10 mai 1940

10/05/2014 17:07

          10 mai 1940

Ce matin, je me suis réveillé à l’aube, ce qui n’a rien d’extraordinaire, si ce n’est que j’ai de suite pensé, nous sommes le 10 mai.

Et je sus instantanément qu’il ne s’agissait pas de ce jour de 2014, mais de celui de 1940.

Nous avions été réveillés par le hurlement des sirènes qui n’avaient rien à voir avec ce chant mélodieux que craignait tant Ulysse mais qui avait suffi à nous jeter hors du lit,  inquiets et excités. J’avais 11 ans, et il serait faux de croire qu’un gamin de cet âge est une sorte de zombie, sans pensée propre ni désir, qui se contente de vivre.  C’est vrai que cet être, sorti de l’enfance, n’exige plus de soins particuliers, il est devenu indépendant, alors qu’il se débrouille. Ainsi les grandes personnes lui fichant la paix, il est libre de vadrouiller, surtout dans sa  tête, d’observer ce monde qui l’entoure,  notamment ces curieux animaux qu’on appelle les adultes. La légende veut que ceux-ci  soient emplis de sagesse, mais ça, c’est à l’adresse des petits, pour leur faire digérer le bien-fondé des multiples interdictions qui parsèment les journées. Car, à bien y regarder, on ne peut que constater la folie de ces gens et leur stupidité.

J’avais eu dix ans déjà pour m’en rendre compte. J’avais baigné dans une curieuse ambiance d’affolement permanent que j’attribuai finalement à ce que ces grandes personnes avaient subi peu avant. Mon oncle, grand mutilé de guerre et curé d’une paroisse martyr, un village lorrain, Badonviller, qu’on appelait Badon, et dont les civils avaient connus les pires atrocités de la part des boches, ne cessait de mettre en scène avec ses paroissiens, des scènes de tranchées, d’explosions, de fusillés qui tombaient en criant « Vive la France ». Le gamin que j’étais était impressionné et regardait avec  fascination et une certaine indulgence ces curieux jeux de curieuses grandes personnes.

J’avais appris ainsi à haïr les allemands.

Et j’avais bien raison puisque ces barbares, assoiffés de pouvoir et de sang, venaient de nouveau de déclarer une guerre. Bien mal le leur prit car, peu de temps avant, au bout de l’allée neuve, à Laxou, où nous habitions, j’étais allé voir nos troupes remonter le boulevard Emile Zola, en chenillettes fringantes, et les soldats, heureux comme des grands gosses qui partent en vacances, chantaient « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried ! »

Si je me souviens bien, j’étais un peu ensuqué par le manque de sommeil, car la veille, à la salle Poirel, nous étions allés voir un spectacle donné au profit des soldats. Georges Milton, le grand Milton, en était la vedette, et chantait des airs dont je me souviens encore : « c’est-y-toi qui t’appelles Emilienne ?... » ou « J’ai ma combine ! ». Quel fête ! La guerre avait finalement du bon.

Et là, le nez en l’air, nous vîmes un troupeau d’oiseaux noirs se déplacer lentement dans un ronron lancinant, pas très haut, et lâcher des chapelets de crottes noires. Ces étrons  descendaient lentement, l’air vibra et de sourds coups suivirent. « Ils bombardent ! » dit quelqu’un stupéfait.

Je me souviens être allé dans la journée constater les dégâts, rue Durandal, une maison détruite au milieu de deux autres intactes. Une dame était encore sous les décombres qu’un prêtre aidait à mourir.

10 mai, 1940 !

Alors quand je sais que des gens combattent en ce moment l’idée d’une Europe Unie, je me dis que ça ne va pas bien dans leur tête, qu’ils se comportent en enfants gâtés par la vie, ou que  n’ayant jamais vu la guerre, ils souhaitent en découdre, ou probablement envoyer les autres se faire tuer pour récupérer leurs biens, se débarrasser de gens qu’ils n’aiment pas. Qu’ils veuillent jouer stupidement à la guerre comme ça, pour faire croire qu’ils sont braves, sans doute impressionnés par ce vautour de Poutine, je ne parviens pas à comprendre. Ce lâche-là, digne fils de Staline, bien confortablement installé dans une douillette datcha, se sentant vieillir, voyant se ramollir les biceps qu’il se plait à exhiber, excite le nationalisme de certains pour envahir une nation, l’Ukraine, où il n’a rien à faire.

Quel est donc l’idéal de ces gens qui ne rêvent qu’à diviser les humains ?

Moi qui ai vécu comme un grand bonheur le fait de compter à présent des allemands parmi mes amis, je ne comprends pas, mais pas du tout, ceux qui refusent l’Europe. Certes elle n’est pas parfaite, il faut encore continuer à la perfectionner, mais cet effort vaut le coup. C’est sans doute la meilleure façon de réaliser le « Plus jamais ça ! » en parlant des guerres.

Nous avons besoin d’être fort et unis, face à ces colosses ambivalents et fragiles que sont USA, Russie, et autre Chine et…et…

Alors, en ce 10 mai 2014, je clame : Vive la construction d’une Europe solidaire.