20 août 1914, la bataille de Morhange

22/08/2014 09:35

                                   La bataille de Morhange

                          20 août 1914

 

                                                                                                                                   

 

            Il faisait un temps à ne pas mettre un dromadaire dehors. Le soleil écrasait de sa toute-puissance la campagne environnante qui, du coup, en perdait sa couleur. Elle devait pourtant être belle, cette campagne, si semblable à celle qui enserrait sa ville toute proche, Lunéville, qu’il venait de quitter. Toute proche et pourtant si lointaine, puisque la terre qu’il foulait à présent était celle d’un pays étranger. Officiellement du moins !

             En fait, là était la question. Si Henri suait tant et plus sous l’épais drap de son uniforme, sous sa casquette censée le protéger du soleil mais qui transformait son crane en étuve, c’était parce qu’au siècle dernier, et pour sauver sa peau, la France avait dû abandonner à l’ennemi vainqueur d’une de ces incessantes guerres une partie très chère de sa chair : du jour au lendemain, des citoyens qui aimaient leur patrie, durent endosser une nationalité que  beaucoup honnissaient et se trouvèrent dessaisis de leur identité.

Depuis cette annexion, la France tout entière rêvait de retrouver enfin son intégrité, reconquérir l’Alsace et la Lorraine.

Quoique foulant le sol de cette ancienne France, Henri se découvrit totalement insensible au charme qui ne manquait sans doute pas de se nicher dans chaque repli de terrain. En d’autres temps, il aurait sorti son carnet de croquis et l’aurait enrichi de tout plein des merveilles de cet ancien « chez nous ».  Ainsi cette ferme solidement campée sur son bout de prairie, dont le luxe s’exprimait dans ses proportions harmonieuses, ou ce carré de mirabelliers soigneusement ordonnancé, tel des pions disciplinés sur leur échiquier qui attendent l’affrontement.

Car pour l’instant les pions, c’était ses camarades et lui, ceux de la 11ème Division d’Infanterie. Ils allaient se coltiner avec ceux d’en-face, l’ennemi séculaire, mais aussi, - qui sait ? - peut-être des amis, des parents, germanisés malgré eux.

Sa compagnie s’était mise en route dans la nuit. Elle avait progressé en silence, en une longue colonne. Le jour s’était levé comme ils franchissaient la frontière. Le poste de la douane allemande était abandonné. Les éclaireurs avaient soulevé la barrière et, sans que soit tiré un seul coup de feu, franchi la ligne imaginaire qui, de part et d’autre, dit l’appartenance à  une nationalité autre. L’armée française foulait ainsi sans coup férir le territoire sacré prétendument allemand. Un fait symbolique qui, lorsqu’il serait connu, provoquerait en France un immense enthousiasme. Pour l’heure, les soldats n’en croyaient pas leurs yeux. Trop facile ! Et si c’était un piège ? Mais pourquoi les allemands, devant un tel déploiement de forces françaises n’auraient-ils pas jugé plus sage de se replier sur Metz. A cette pensée, Henri retrouve sa bonne humeur. Il en  éprouve  quasiment de la joie !

Ordre avait été donné à la troupe d’armer son fusil, de marcher arme au poing, et de mettre baïonnette au canon. La vraie guerre commençait enfin, comme de sourdes et nombreuses explosions le laissaient entendre, à l’Est comme à l’Ouest. Henri, comme  ses camarades, avançait d’un bon pas mais il restait aux aguets. Pas une once de beauté n’émanait de ce paysage et ne retenait son regard. Rien que de la mort à débusquer.

Enfin ce 19 août, en fin d’après-midi, l’infanterie parvient à Conthyl. De là, on  apercevait Morhange. A l’époque de la Lorraine française, Morhange était un charmant bourg, mais depuis l’annexion, la ville est devenue une importante garnison. Ça risque de chauffer, mais qu’y faire ? A la guerre comme à la guerre, et demain est un autre jour !

 La compagnie organise discrètement son bivouac dans le village abandonné récemment et se restaure. Henri s’installe dans un coin de grange, sous un fenestron qui lui apporte un reste de lumière et un petit peu d’air frais. Il éprouve un intense plaisir en enlevant ses brodequins. Ses pieds passablement meurtris, libérés de leur  godillot, lui semblent pourvus d’ailes, le transformant en dieu Mercure. Ses orteils gigotent d’aise. Mais sa sagesse d’artisan qui lui a appris les caprices des divers matériaux l’incite à soigner le cuir de ses chaussures : il les bourre de foin sec qui absorbera l’humidité  et effacera les faux plis. Ceux-ci, durcis, provoquent les ampoules. Puis il sort son carnet de croquis, y saisit les manies de vieux garçon d’un camarade, ou l’agglutinement des petits groupes qui tapent le carton. Soudain il se surprend à dessiner un fauteuil Louis XVI avec un dossier en forme de médaillon. Il en sourit.

Il se revoit comme si c’était hier, dans l’atelier de tapissier dont il est l’ouvrier. Lorsqu’avant de rejoindre la caserne où il était affecté, il est venu saluer son patron, celui-ci, très ému, l’a longuement tenu dans ses bras. Puis, profitant de sa poignée de main pour lui glisser un billet, il lui a dit : « Récupère vite fait l’Alsace et la Lorraine, et reviens-nous dare-dare. Puis, comme tu me l’as promis, à moi qui me fais vieux, tu reprends notre affaire, elle sera en de bonnes mains… ».

 

                                                                                                                                     

Oui, tapissier ! Comme il aime ce métier qui fait travailler les muscles, le cerveau, bien sûr, mais aussi le cœur : l’amour de la belle ouvrage, n’est-ce pas !

Comme il fait encore jour, Henri sort un petit livre, « L’argent », d’Emile Zola. Il l’a presque fini. Il aime le style de cet homme, sa façon dont il décrit finement le monde de la finance, le milieu des banquiers juifs, sans pour autant verser dans l’antisémitisme qui depuis l’affaire Dreyfus a coupé la France en deux, et un peu sa famille aussi. Heureusement qu’avec son « J’accuse », Zola a frappé d’un grand coup l’opinion publique, contribuant à éviter une infamante erreur judiciaire : le capitaine Dreyfus fut enfin réhabilité. A présent qu’il est soldat, Henri se sent fier d’appartenir au même camp que cet officier.

Il était empêtré dans un rêve obscur assez désagréable lorsqu’on vient le secouer. « Allez, debout et vite ! ». Il enfile ses godillots et, muni de son quart en fer blanc, rejoint la file qui s’est formée devant la roulante. L’aide-cuistot plonge sa louche dans une immense marmite et verse d’un geste précis le liquide noir qui, ô surprise, dégage un véritable parfum de café. Le cuistot en chef, une bouteille à la main, verse une rasade de gnole à chacun et ne comprend pas qu’Henri passe son tour : « Tu sais que tu me vexerais ! ». Mais le père d’Henri, paveur - un métier qui pousse à la consommation - n’a pas fait de vieux os et lui a servi de contre-modèle. Un des intérêts de son métier à lui est qu’il exige la sobriété.

Des biscuits secs qui, trempés dans le liquide chaud, triplent de volume, viennent colmater le creux des estomacs. Puis chacun harnaché de son lourd équipement, va rejoindre son groupe. L’appel. En colonne par trois, et « En route ! ». Il fait encore nuit. Le ciel constellé déverse sur les hommes un semblant de luminosité. La position des étoiles indiquent à Henri que la compagnie se dirige plein nord, c’est-à-dire vers Morhange. Quelques kilomètres de silence et les voici qui prennent position dans un repli de terrain qui s’étend est-ouest et devrait les cacher d’éventuels ennemis.

Ils attendent, longtemps. Avec l’aube, se réveillent les oiseaux qui appellent le soleil. Le paysage s’est ouvert comme un livre. Devant eux, monte en pente douce une large page blanche en haut de laquelle est dessinée avec précision toute une agglomération. Village ? Ville ? On dirait plutôt un vaisseau fantôme posé sur l’horizon. Rien ne bouge. Aucune trace de vie. Pas même le cri d’un coq pour annoncer la naissance du jour. Pas un chat. Ce qui devrait rassurer en fait nourrit chez chacun une sourde inquiétude. Henri se retient de hurler pour le seul plaisir d’entendre un son humain, de casser ce silence angoissant.

On attend les ordres.

                                                                                                                                    

Au tout petit matin, au moment du départ, le sergent avait donné les instructions :

« La section sera  disposée en longueur, sur trois rangs, face à Morhange que nous devrons prendre. Nous avons eu l’honneur d’être désigné en tant que première vague. A mon signal, la section s’élancera en hurlant et en tirant sur tout ce qui bouge, jusqu’au contact qui se fera peut-être à la baïonnette. N’oubliez pas que vous disposez de 10 cartouches. Puis nous serons relayés par la seconde vague, qui, pendant que vous rechargez votre fusil poursuivra le travail, puis viendra la suivante. La France compte sur vous et vous regarde ! Ne la décevez pas !»

Henri se repasse le speech du sergent. Comme ça, en trois phrases, cette vite dit et ça parait facile. Quelle sera la réalité ?

Y-a-t-il des ennemis en face ? Savent-ils que nous sommes là ? Cette attente insoutenable est-elle prévue ? Fait-elle partie du programme ? Est-elle là pour nous faire gamberger et nous faire jaillir comme un ressort à boudin trop longtemps comprimé ? Sans compter le fait que plus le temps passe et plus l’alcool du café perd de son pouvoir.       

Soudain Henri perçoit comme un frémissement. Le sergent arrive de l’arrière en rampant. Puis il se positionne, accroupi devant le groupe, prêt à bondir. Henri l’imite. Un regard latéral lui prouve que chacun adopte la même position.

Une fusée rouge partie de l’arrière s’élève dans le ciel. Le sergent jaillit en hurlant « en avant ! ». Une immense clameur sort de centaines de poitrines. Les hommes courent devant eux sur une centaine de mètres sans que rien ne se passe. Puis, comme par magie, du terrain qui paraissait aussi plat que la paume étendue de la main, part le hoquet saccadé et assourdissant de nids de mitrailleuses. Leur tir est précis, et balaie dans un va-et -vient continu, méticuleusement et dans des tirs croisés, les silhouettes qui s’obstinent à rester debout et qui avancent rageusement, sur quelques mètres encore.

Henri court, enthousiaste, sur ce morceau de terre qui redeviendra France. Soudain, un choc inexpliqué le renvoie violemment en arrière. Il se sait vivant mais ne voit ni ne comprend plus rien. Hébété, il sent qu’il se cramponne au Lebel et entend un bruit infernal qui martèle son crane. Ça semble se passer dehors mais peut-être dedans. Il ne sait plus vraiment. Son visage lui parait enduit d’une pâte gluante. Sa main découvre une sorte de limace, ou peut-être un escargot sans coquille. Il comprend tout à coup qu’il s’agit de son œil, collé sur sa joue. Il bascule sur le côté droit pour dégager son bras gauche et récupérer les pansements accrochés dans son dos. Un choc violent le fait pivoter au sol. Il ne ressent aucune douleur, mais perçoit que son bras a été fracassé par une balle au niveau de l’épaule, et qu’il lui reste attaché par des lambeaux de tissus et de chair et par la main obstinément accrochée au ceinturon, dans son dos. Il ne peut rester là, sinon, c’est la mort. Il parvient à s’agenouiller, puis à se dresser sur ses jambes en s’aidant du fusil. Il est debout. Son œil gauche lui indique à travers un brouillard ce qui pourrait être une route. Il lui semble même voir des formes humaines se déplacer. Il se dirige vers elle, mais s’enfonce soudain dans un terrain mouvant qui l’engloutit.

Henri accomplit un long voyage initiatique. Il a tellement été, jeune homme, fasciné par les lectures de la mythologie grecque que les dieux de l’Olympe lui font l’immense honneur de partager un peu de leur vie. Il est invité à leur table mais pour parvenir à cette félicité, il doit se rendre aux enfers et traverser le Styx. Il connait les difficultés d’une telle entreprise, et les conditions pour la réaliser. Il sait Cerbère redoutable qu’il va falloir amadouer en lui offrant trois gâteaux au miel, un pour chacune de ses gueules. De ce côté, pas de problème, il a toujours soigneusement conservé la recette de sa grand’mère pareille à aucune autre, et il saura s’en débrouiller.

Le plus difficile est la seconde condition : Il doit offrir une obole à Charon, le passeur d’âmes qui fait franchir le Styx. Or il n’a pas le moindre sou. Mais peut-être pourra-t-il convaincre le psychopompe d’accepter une offrande autre que pécuniaire. On a dit de lui qu’il avait des doigts d’or.

Or le psychopompe, très respectueux des principes, hésite à faire une exception mais lorsqu’Henri lui montre le siège élégant et confortable, style Louis XVI, qu’il a confectionné sur mesure, il ne peut qu’accepter. Et le voilà sur l’eau, mais n’y comprend plus rien. Il ne savait pas que les enfers se situaient à Venise et que l’embarcation de son guide était une gondole. Or, plus étonnant encore, le gondolier parle allemand. Le grand Zeus semble être un sacré farceur. Il veut en avoir le cœur net et interroge le gondolier qui est une gondolière et le salue d’un « Guten Tag ! »

Il apprend ainsi du médecin allemand, juif, accouru dès le réveil de son blessé, qu’il est hospitalisé à Stuttgart et qu’il revient de loin. Il a perdu son œil droit et son bras gauche, mais il est vivant.

Son réveil est rude. Henri a beaucoup de mal à encaisser le corps dévasté qu’il découvre de son unique main droite. Son épaule qui brutalement s’interrompt et se montre hypersensible, son visage qui n’a plus rien à voir avec celui du passé, défoncé sur le côté droit, son champ de vision divisé par deux, et privé de relief.

 

                                                                                                                                   

                                                                                                                              

Pourquoi donc a-t-il survécu si ce n’est pour s’exhiber sur les foires ! Il met dix jours à  oser se regarder dans un miroir. Une gueule cassée, voici ce qu’il est à présent, avec le trou béant à faire peur de son orbite.

Et puis ce métier qu’il aimait tant, qui était sa vie, tapissier, fini, terminé, à jamais !

Mais, lorsque, quelques jours plus tard, un prisonnier français lui apprend ce qui s’est passé à Morhange, que la première grande bataille de cette guerre fut un carnage qui compta des centaines, peut-être des milliers de morts du côté des français, que ce fut une défaite cinglante qui secoua toute la France, endeuilla des centaines de familles, il ne se sent plus le droit de survivre et ne supporte plus la moindre nourriture.

Il est près de s’éteindre  quand il reçoit deux lettres dans une même enveloppe, l’une de sa mère, l’autre de sa sœur. Que lui ont-elles écrit qui fait de lui un autre homme ? Il devient boulimique de lecture. Puis il fait des démarches, entre au séminaire, est ordonné prêtre, et devient un homme politique, car changer les cœurs ne doit pas empêcher de changer les lois pour permettre aux humains de vivre enfin en paix. Il s’y attelle de multiples façons.

Mais comme si les hommes étaient incapables de tirer la moindre leçon de l’expérience désastreuse que fut la première guerre mondiale, ils s’empressèrent d’en organiser une seconde, plus monstrueuse encore car systématiquement inhumaine.

Tout est à refaire !

Pour l’abbé Henri Mansuy, il n’est plus question de se battre les armes à la main, mais de résister autrement.

Ainsi, durant l’été 40, à Nancy, un officier allemand salua les clients d’un magasin en claquant des talons, et levant son bras droit lança « Heil Hitler ! ». Voyant les mutilations de l’abbé qui faisait des achats, il lui demanda s’il était un mutilé de guerre. Henri confirma. Alors l’officier fit un pas vers le prêtre et voulut lui serrer la main.

L’abbé Mansuy se garda de répondre au geste de l’officier, se contentant de dire :

« J’ai donné un bras, en 14, aux allemands, à Morhange, ça n’est pas pour donner l’autre, en 40, à Nancy! ».

L’histoire fit le tour de la ville.

Ce fut sa première victoire, et le début d’une longue série d’actes de résistance.