APPARTHEID

24/01/2015 15:23

Apartheid

Manuel Valls a utilisé ce terme pour désigner la situation de disparité et d’injustice qui caractérise l’état des relations entre citoyens en certains lieux.

Si des gens ont pu chipoter sur l’usage même de ce terme, historiquement très connoté, il n’en demeure pas moins que son contenu, appliqué à la France, est rigoureusement exact.

 La différence d’emploi du mot « apartheid » est importante il est vrai. Dans le cas de l’Afrique du Sud, il s’agissait de dispositions visant sciemment et volontairement à entériner des discriminations selon l’origine des groupes de personnes, tandis que, dans le cas de la France, le résultat est le même bien qu’apparemment il ne soit pas volontairement et institutionnellement décidé. Ce qui peut être bien plus grave, si cela signifie qu’une majorité de la population est foncièrement et spontanément xénophobe, et non républicaine. Si cette raison se confirmait, ce qui n’est pas sûr  (voir l’audience théorique du F.N. mise à mal le 11 janvier) ce serait effectivement inquiétant, car ouvrant sur une guerre civile.

Prise de conscience étant faite, le tabou étant levé, l’urgence de s’attaquer à la racine du mal étant acquise, que faire ?

L’extrême droite exceptée, l’ensemble des forces politiques semble accepter de coopérer, et les propositions du Gouvernement paraissent aller dans le bon sens : ainsi la réflexion menée pour lutter contre l’apartheid dès l’école.

Or m’est apparu que deux « détonateurs » ont déclenché l’explosion du 7 janvier : « l’interdit de représentation », « la méconnaissance de la laïcité ». Ces deux détonateurs me paraissent être le fruit de l’incompréhension entre deux cultures différentes.

L’interdit de représentation.

Wikipédia nous apprend que : « la production d'images figuratives d'êtres vivants (animaux et humains), et en particulier des prophètes, dont Mahomet, fait l'objet de débats complexes dans la civilisation islamique, à l'intersection de facteurs artistiquesreligieuxsociauxpolitiques et philosophiques.

Pourtant, si les représentations animales et humaines sont, à quelques exceptions près, toujours absentes des espaces et objets religieux musulmans (mosquéesCoransmobilier religieux), on en trouve un grand nombre dans les objets produits dans le monde islamique. »

Or notre monde occidental, non seulement n’interdit pas les «représentations », mais en magnifie l’usage en en faisant un art multiforme, pas seulement visuel. Mais il me semble que cette autorisation à la représentation a une origine plus fondamentale. Elle s’inspire de ce que la psychanalyse a mis en évidence : la personne se construit, accède à l’état de sujet, parvient à se nommer, « je », par et grâce à la représentation. Le nourrisson participe activement, non seulement à sa propre construction mais à celle du monde dans lequel il est immergé. Il est d’une certaine manière créateur, et c’est ce qui l’autorise ensuite à re-présenter tout objet, y compris l’idée de dieu. Pour l’occidental, représenter dieu est quasiment naturel, en être empêcher est non seulement restreindre sa liberté, mais ne pas représenter est nier ou ignorer l’existence. On pourrait ainsi dire que les représentations de Charlie sont en fait un acte de foi.

Or peut-être bien que le dieu musulman puise son origine dans les représentations du dieu hébraïque, personnage décrit comme assez terrifiant, et dont la simple évocation fait peur. Il paraît donc innommable, tout comme irreprésentable, car représenter un objet est d’une certaine manière le créer et donc concurrencer la divinité.

Par ailleurs, sans doute que des spécialistes, philosophes, linguistes…se sont penchés sur la question de la différence entre l’orientation des écritures : l’écriture occidentale allant de la gauche vers la droite alors que l’écriture arabe va dans l’autre sens, de la droite vers la gauche. Je ne pense pas qu’il ne s’agisse là que d’un détail technique, mais bien de l’expression d’un certain rapport au monde. Lors de ma pratique professionnelle, il m’est arrivé d’aborder cette question dans des travaux de groupes, l’écriture occidentale nous invitant à partir du passé pour aller vers le futur. Le sens inverse proposant de construire le présent en explorant le passé. Je pense qu’il serait intéressant de creuser la richesse de ces deux démarches qui développe notre pensée selon deux directions inverses.

Ainsi n’avons-nous pas en présence deux conceptions opposées d’un rapport des humains au monde. Peut-on les concilier ? Peuvent-elles cohabiter ?

Or comme la personne absorbe sa culture avec le lait maternel, notre école maternelle, laïque et républicaine, est-elle capable d’aider chacun à se construire en acceptant le point de vue de l’autre. La suite du cursus scolaire a-t-elle la capacité d’amplifier ce tour de force ?

Mission impossible ?

La méconnaissance de la laïcité

Seule une application rigoureuse et donc respectueuse de la laïcité devrait rendre possible cet exploit. Si les chances d’insertion pour un enfant musulman dépendent en partie de ce que je viens d’écrire : -devoir concilier deux cultures peut-être bien opposée- on comprend la difficulté à s’intégrer. Mais j’ai rencontré dans l’exercice de ma profession d’enseignant tellement d’étudiants musulmans remarquables dont l’appartenance à  deux cultures paraissait plus source de richesse supplémentaire que de difficultés, que je suis persuadé qu’à présent que nous sommes alertés, tout sera mis en œuvre pour que cesse l’intolérable injustice que subissent certains et qui fera de la France un pays où tous auront plaisir à vivre.