Aux amis,

15/07/2016 00:57

 

Aux  amis,                                                   

J’aimerais, vous faire part de ces choses qui m’ont paru importantes, et que j’ai pu exprimer dans l’écriture ces dernières années.

Le tout premier point par ordre d’importance m’est très personnel mais touche à l’Universel : le scandale du détournement en son contraire du message de l’homme politique que j’estime être le plus important que la terre ait porté. Voyez plutôt :

Un homme présente un programme révolutionnaire concernant l’organisation de la vie en société et qui va à l’encontre de tout ce qui existe jusqu’à présent. Mis en œuvre, ce programme  changerait totalement la vie de chaque citoyen et la face du monde.

Or des « croyants »  s’emparent de ce programme, génial mais exigent, et le détournent en  un vœu pieux  qui ne peut qu’engendrer haine de l’Autre, désordres et guerres, ce qui est le but opposé du programme.

Il faut dire pour comprendre la raison de cette perversion, que très tôt les humains ont perçu les  phénomènes naturels comme étant le résultat de l’activité de personnages puissants et inaccessibles, les divinités,  siégeant dans un monde parallèle qu’on appelle le ciel ou les enfers, c’est selon.

Par ailleurs ils ont attaché une grande importance à leur propre personne, saisissant la spécificité qui les distinguait des autres animaux, et se sont refusés à une mort aussi définitive que celle des autres vivants. Ils se sont inventé une vie après la mort. La création précoce de ce courant « spiritualiste » prit des formes très diverses organisées en religions.

L’immense majorité des humains est « croyante » : existence de divinités et vie après la mort.

C’est ainsi qu’en ce qui me concerne, j’ai eu le grand bonheur, qui aurait pu être immense malheur et grande  catastrophe, de naître dans une famille catholique, très croyante et bien sûr pratiquante, et nombreuse de surcroit. J’aurais pu être perdu dans le nombre (dix enfants) si avant même ma naissance, (1929) je n’avais été désigné pour être « celui qui a la vocation », ce qui signifiait que j’avais été appelé par Dieu pour être prêtre.

Ainsi en avaient décidé ma mère et son grand frère curé, l’abbé Mansuy. Je serai prêtre, point ! Et le grand Saint Nicolas confirma la décision divine en apportant, à chaque 6 décembre, au tout petit lorrain que j’étais, la panoplie complète du « parfait curé », avec autel quatre étoiles doté de ses divers ustensiles, calice, ciboire, ostensoir, encensoir etc, et ses précieux costumes brodés d’or, chasuble, étole,  manipule et compagnie.

Quelques années plus tard, m’attendent école presbytérale avec manécanterie, puis petit et grand  séminaire, soutane et philosophie scolastique, apologétique, ordres mineurs dont celui d’exorciste. Bref, des tas de choses ultra sérieuses qui auraient été fortement ennuyeuses s’il n’y avait eu des examens si rigoureux qu’ils nécessitaient une phase de décompression. Ainsi je fis partie de ceux qui se donnent beaucoup de mal à organiser les fêtes et beaucoup moins pour préparer leurs examens. Franches rigolades, complicité des copains. Ajouter à cela les matchs passionnants de volley, les colos, bref la vie passait, insouciante, et d’autant plus heureuse que nous n’étions qu’entre mâles. Certes je connaissais l’existence des femmes, j’avais cinq sœurs, plus une, morte bébé, que je n’avais pas connue, plus ma très sainte mère, bien sûr, et surtout, surtout, la Vierge Marie ! Donc je connaissais les femmes ! Par contre le sexe, quel qu’il soit, je l’ignorais totalement et il me le rendait bien.

Or le grand séminaire se partageait en deux périodes de trois ans chacune, l’une d’initiation, dite philosophique, l’autre, théologique. La philosophique  me permit d’approcher avec délice quelques grands personnages, notamment grecs, or moi qui, allez savoir pourquoi, adorait le grec et sa mythologie, son histoire prestigieuse, découvrit un monde merveilleux. Puis il y avait ces petits mecs pas sérieux, prétentieux, voire drogués, dont on ne pouvait parler qu’avec mépris, les Sartre, les Freud ou autres radoteurs. Mais ces portraits dressés m’intéressaient d’autant plus que leur caricature était plutôt grossière. Mon « directeur de conscience » m’autorisa à lire de ces livres mis à l’Index, chaque matin, à la chapelle, avant la messe, en guise de « méditation » ! Bref mes trois années de philo me laissèrent le souvenir d’une vaste cour de récréation.

Entre ces deux périodes, pour beaucoup, c’est le service militaire. Pour moi ce fut l’occasion de découvrir la vraie vie. Je demandai les paras, et je ne fus pas déçu. Je me retrouvai au 11ème BPC, Bataillon Parachutiste de Choc. Et ce fut effectivement le choc pour les jeunes recrues parmi lesquelles je fus incorporé. Ils n’avaient jamais vu de zombie qui s’agenouille le soir au pied de son lit, qui ne parle pas que de cul, qui ne court pas les filles, qui lit de gros bouquins, bref un ange, de ceux qu’on dit qu’ils n’ont pas de sexe.

Et je découvris qu’effectivement je n’avais pas de sexe, que la langue française était constamment sous-titrée, qu’existait un sens apparent, factuel, pragmatique, sans véritable importance, lui, je le connaissais, et un sens sous-jacent, le vrai : Ainsi, « Passe-moi les nouilles ! » signifiait en fait : « je voudrais te caresser les couilles ! ». Oui, Sigmund, c’est toi qui as raison. Ceux qui te critiquent sont des jaloux qui ne savent rien de la vie !

Tout échange flottait dans un bain de sexualité, très amusant au début mais finalement lassant. J’étais très étonné de me découvrir asexué. Quand lors d’une permission, je dis ma surprise à ma mère en illustrant mon propos de quelques exemples, elle se scandalisa m’accusant d’obsédé ! («ah les zobs cédés !» auraient dit les copains). Décidément, je ne pouvais plus m’exprimer sérieusement en français, officiel ou sous-titré, ni dans mon milieu d’origine ni dans celui du 11ème. Heureusement que l’apparente rugosité de ces jeunes hommes masquait une grande pudeur. Ils exprimaient leur générosité et leur sensibilité plus par ce qu’ils étaient que par ce qu’ils disaient.

Rentrant du service militaire, le discours du séminaire me parut irréel. Je pris une année sabbatique dans une commune minière accolée au Luxembourg. Le curé, remarquable, qui m’accueillit avait pour mission de faire se réconcilier deux communautés totalement étrangères l’une à l’autre, ne partageant pas, physiquement, les mêmes trottoirs : les polonais, catholiques évidemment, passionnés de basket, les italiens, communistes, fans de foot. C’était également l’époque de Dom Camillo et Peppone. J’étais dans le film. Ce fut une belle année.

Ainsi, m’étant persuadé dès avant ma naissance que je devais être prêtre, je le serais, mais alors un vrai, un généreux, un intègre, un solide. Je cherchais la perfection et ne pensais pas pouvoir l’atteindre dans un cadre trop laxiste. Je lorgnais du côté des petits frères du Père de Foucault, pauvres parmi les plus pauvres : Mâtines en pleine nuit, puis au petit matin,  laudes, puis dans la journée un rude travail de chiffonnier et récupérateur de métaux. Ce « noviciat » me fit découvrir un copain extraordinaire,  architecte de formation, avide d’absolu, collègue de ferraille.  Mais, de retour du boulot, nous retrouvions une communauté, à Montbard, faite d’hommes fragiles et mesquins. Déception !

Je décidai de décider moi-même de prendre ma vie en main et au grand dam de ma famille, je déclarai : « Je ne serai pas prêtre ! ». Séisme !

Suite à cette décision, le zombie était assez paumé. Un beau-frère et sa femme Renée, une mes sœurs, m’aidèrent à atterrir. Grand merci à eux. Je ne savais rien faire d’autre que casser des machines à coups de masse,  fermer ma bouche aux asticots qui peuplaient les peaux de lapin que je chargeais, et faire sauter des ponts ou des tanks. J’avais gardé avec l’armée un lien privilégié qui me fit découvrir d’anciens chefs de maquis, des officiers extraordinaires, dont le capitaine Krotoff. Mais je mis fin à ces périodes régulières et pluriannuelles, lorsque des amis firent le choix de l’OAS.

Puis je godillai. Douze ou treize métiers différents.

En 1960, je me mariai, façon flamandes de Brel. Heureusement que « ma » femme était exceptionnelle. En 1961 nous eûmes un fils, Christophe. Je me découvris père. En tenant dans le creux de mes mains ce petit être si merveilleux, l’idée de ces guerres qui nous tuent nos enfants me révulsa. J’écrivis un roman qui disait ma haine des guerres. Mais accaparé par l’instant, j’enfouis le manuscrit dans une malle où il dormit cinquante ans durant. (Le mystère de la chouette. Editions. Le verger des Hespérides. Nancy. 2015, roman pour adolescents)

En 62 nous eûmes un second enfant, une fille, Anne, trisomique.

J’en fus démoli. (l’inattendue. éditions « la pensée vagabonde » 2013, lulu.com)

J’avais le choix entre la déchéance ou la reconstruction. Je choisis de me restaurer. Je repris des études. De grec ? Ce me fut déconseillé. Ces si belles langues mortes se mouraient un peu plus. Pas d’avenir ! Une filière venait de se créer à l’Université. Va pour la psychologie. Vie de famille avec une fille trisomique et mourante, mais qui aujourd’hui se porte très bien. Un deuxième fils en 63, Olivier, qui vécut une première année avec des parents déboussolés. Un métier. Des études. J’y fonçai, à corps perdu.

1963. Une parenthèse professionnelle me fit découvrir les cadres d’une association « d’aide aux jeunes isolés ». J’étais théoriquement directeur d’un foyer et n’eut quasiment aucun problème avec la quarantaine d’apprentis « pupilles de la nation », par contre mon travail fut rendu difficile du fait d’être sous la coupe de bourgeois lyonnais dévots et abjects, heureux d’hériter d’un château du XVI ème. Nous parvînmes, ma femme et moi, à tenir deux ans.

Parallèlement,  Etudes à Lyon, ville merveilleuse. Des rencontres livresques déterminantes, mais aussi humaines. Des personnes ouvertes, généreuses, des stages, des milieux très divers, une richesse inouïe. Diplôme.

Je devins psychologue clinicien, un métier passionnant, avec des collègues remarquables tant à la Fac où j’enseignais que dans les centres de santé, HP etc…Le bonheur. Et puis janvier 68, un troisième fils, Bertrand, une profonde joie. Puis « Mai 68 », un immense bonheur, une grande espérance, le souffle de la liberté.

La vie prit enfin sens. Grâce au travail collectif en Centre de santé dans les grands ensembles lyonnais tels que Duchère, Minguettes, Bel Air, je fus heurté par l’existence du fléau des disparités sociales. Le travail en équipe, tentait d’en limiter la portée. J’acquis une foi tenace en l’humain, car à présent j’étais athée. Et je me sus sexué.

Bien sûr que tout n’était pas parfait, moi le premier. Je découvrais mes limites, d’où des années de  psychanalyse, qui, comme ces courses en hautes montagnes, vous révèlent des paysages insoupçonnés. Vertigineux !

L’inconfort d’une démarche personnelle, l’absence de certitudes, la contestation des dogmes, le partage de la souffrance des patients, mais aussi le travail avec les collègues, la chaleur des amis, leur écoute, leur tendresse, leur intelligence, toutes ces rencontres m’ont permis de découvrir ce qu’on appelle l’Humanité dont je faisais partie. Et ma profession me révéla l’importance de toute personne, quelle qu’elle soit, et combien il est évident de devoir la respecter.

92 Martine. 93, 95, apothéose : nous eûmes deux filles, Lise et Mathilde. 94 retraite. Je me mariai officiellement de nouveau.

Or les hasards de l’Histoire me firent rencontrer un ami très intime que j’avais complètement perdu de vue. Ce fut à propos du « mariage pour tous », lorsque des catho-intégristes invoquèrent la « Sainte Famille » comme modèle parfait de toute famille qui se fait respecter, et Jésus comme le prototype du mec bien.

C’est alors que, comme une vague de fond, mon passé puissamment resurgit.

On m’avait tellement seriné, enfant, que mon saint patron était celui dont je portais le nom, Jean, en précisant chaque fois, « le disciple que Jésus aimait », que je découvris la subtile énormité  d’un humour comme seules les religions détiennent le secret, Jésus était homosexuel. Il me parut alors tout à fait plausible qu’il l’ait été, mais surtout, il était évident pour moi que son message était purement politique et n’avait rien à voir avec une quelconque religion.

Pour moi, le message politique de cet homme, « aimez-vous les uns les autres » avait été si révolutionnaire à son époque, dérangeant tant de puissants de son pays, Israël, bouleversant tellement les institutions existantes que, dans un premier temps seule la mort pouvait faire taire son auteur. Puis, comme le message demeurait toujours aussi exigent pour la masse des humains, celui-ci fut dévoyé, détourné, dénaturé, au sens strict du terme. Il fut « spiritualisé ». Jésus avait un tel charisme que ses fans en firent un dieu pour de vrai, alors que nous avons aujourd’hui la sagesse  de ne faire de nos stars que des dieux éphémères, mais surtout le coup de génie des croyants fut de renforcer le courant spiritualiste en érigeant la procrastination en système. Le « aimez-vous les uns les autres » étant très difficile à réaliser, pourquoi ne pas le reporter dans un ailleurs, au ciel, plus facile à modeler que la terre d’ici- bas, et pour plus tard, lorsque nous serons morts.

Ainsi les « croyants » s’emparant du discours politique de Jésus prétendirent que celui-ci ne parlait pas de ce qui se passe réellement sur terre mais qu’il désignait un royaume éthéré, ne concernant que les âmes : « Sur terre, nous nous traînons dans une vallée de larmes, ce que nous déplorons mais nous ne pouvons rien y changer. Alors que, si nous sommes bien sages, là-haut, nous attend le paradis, c’est à dire l’immortalité, un produit très demandé, et le bonheur éternel, « Demain, on rase gratis ! ». Qui dit mieux ?

Ça ne mange pas de pain, et ça permet aux dictateurs de continuer à malmener leurs peuples comme bon leur semble, sans être dérangés.

Et ça a permis aux religions chrétiennes de prospérer, de se constituer en puissances politiques et financières internationales, d’imposer leurs vérités, de soulager des souffrances et d’en causer beaucoup d’autres, bien plus inacceptables.

 

Ce que je viens d’écrire là, je le raconte en détail dans un roman « Le serment », chez lulu.com. J’y raconte l’histoire d’une fillette violée, Marie, recueillie par un homme remarquable, cultivé, polyglotte, architecte naval, Joseph. Le couple met au monde un garçon qui, adolescent, se  découvrant homosexuel, se voit condamné à mort par lapidation dans l’Israël de son temps (il paraît d’ailleurs que ça n’a pas changé). Jean, son ami, ayant été tabassé, Jésus fait le serment de consacrer sa vie à éliminer les nombreuses lois iniques de son Pays. Son projet est essentiellement politique. Changer concrètement « le vivre ensemble » du Pays où il vit.

Cette vie de jésus que j’ai écrite n’est qu’un roman, en partie fruit de mon imagination, mais fidèle aux faits historiques certifiés. Je la crois plus plausible et moins enluminée que ce qu’en rapportent les évangiles, écrits longtemps après la mort de Jésus et qui baignent dans une intense ambiance de superstition. La vie de Jésus est, pour moi, celle d’un homme politique généreux, inscrit dans la réalité de son temps, non d’un homme religieux, et encore moins, d’un dieu.

A une époque où les religions paraissent davantage dresser les humains les uns contre les autres, il est important, me semble-t-il, d’affirmer la temporalité et l’incarnation du message de Jésus. Il s’agit de s’aimer les uns les autres « ici et maintenant » et non plus tard, dans un paradis fictif.

C’est ce qu’a repris la devise « liberté, égalité, fraternité ».

Mais si les femmes et hommes politiques d’aujourd’hui négligent tant ces principes peut-être est-ce parce que, croyants, ils comptent sur les dieux pour les réaliser à leur place. A moins qu’ils ne satisfassent leurs désirs les plus sordides en affirmant qu’ils ne font que réaliser ceux de leur dieu. (Le Daech).  Ou qu’ils ne soient que d’habiles opportunistes découvrant dans le Pouvoir une raison d’être et de s’enrichir, et invoquant si nécessaire la « civilisation chrétienne » dont ils se moquent pour mieux tromper leur monde.

Ce texte est d’autant plus important pour moi que je me positionne par rapport à ma finitude. J’ai plus de 87 ans d’une vie qui est et a été d’autant plus intense que je me suis investi dans le « ici et maintenant ». Vous comprendrez donc que ma mort ne soit pas assortie d’une cérémonie religieuse. Mais si vous désirez me rencontrer amicalement aujourd’hui ou, plus tard à titre posthume et le signifier ainsi à ceux que je quitterai et que j’aime, vous pouvez lire de mes écrits en consultant la bibliographie de « jean-marie-charron.net ». Il y a du très sérieux et pas drôle, mais aussi du rigolo, des romans, des polars, des nouvelles, de tout et des riens mais le tout sous-tendu par la politique. « Le serment » en fait partie.

Jean-Marie Charron