Bond, "M", Colonna, Sarkozy

09/11/2015 17:42

 

 

La soirée de ce dimanche sur la 2 était fort intéressante. Avec un film qui déroulait les cascades impossibles d’un Bond immortel, que seuls les adolescents suicidaires se permettent d’imiter mais dont les adultes qui ont les pieds sur terre se plaisent à regarder, cette soirée promettait.

Nous eûmes ainsi droit à une leçon de morale, voire de philosophie : Rien n’autorise un Etat à recourir au crime. Il est faux de prétendre que « la fin justifie les moyens ». Aucune raison, pas même la Raison d’Etat, ne permet la mort d’une personne.

La peine de mort a disparu du Droit français et l’Etat se doit de donner l’exemple et d’être irréprochable. La « M » de Bond, remise en cause par une de ses victimes, réalise l’immoralité du rôle qu’elle a joué. Elle se met à douter, et accède enfin à son humanité. Elle en meurt.

Or en faisant mourir « M », cette Fortuna inflexible, les producteurs du film ont pris d’énormes risques. Celui de décevoir les nombreuses femmes qui, conscientes de la puissance de leur pouvoir de manipulation sur les mâles, se gardent bien de le chanter sur les toits. Si elles veulent survivre, elles se doivent et d’être discrètes et de ne pas s’en culpabiliser. Ces mâles en exhibant leurs biscotos et la longueur de leur engin sont tellement ridicules. « M » leur envoyait leur image, et ça leur suffisait.

La nouvelle Eve, fragile et incertaine, qui, semble-t-il, va remplacer « M », relancera-t- elle Bond dans son rôle de tueur malgré lui ou en fera-t-elle un homme qui trouvera des solutions pacifiques à la chienlit anglaise. Bond en tueur consciencieux ou en négociateur habile ?

Les producteurs du film prendront là encore d’énormes risques financiers s’ils adoptent la seconde hypothèse.

Car le mythe du Bond baiseur et tueur forcené rapporte beaucoup d’argent.

La fortune des producteurs  est faite du prix que chaque homme honnête est prêt à donner pour s’identifier totalement avec délectation et sans risque à ce personnage que leur éducation ou leur incompétence leur interdit d’être. Tandis que les personnes, assez nombreuses finalement, chefs d’Etat ou d’entreprise, qui partagent les pratiques de Bond, y trouvent leur justification.

Et, comme pour prolonger cette méditation philosophique, suivait « Faites entrer l’accusé ».

Et  Yvan Colonna entra ! Un mythe incarné, lui, si je puis dire !

Sans doute comme beaucoup de mes compatriotes, je me suis intéressé de près à ce qui se passait en Corse dans les années 80 et ensuite, bien évidemment, lors de l’odieux assassinat de Monsieur le préfet Claude Erignac, puis à l’histoire d’Yvan Colonna. A tel point qu’une personne de la famille Colonna me demanda de constituer un Comité de défense en Savoie, ce que, vu mon déjà grand âge, je déclinai. Des éléments me paraissaient devoir innocenter l’accusé.

J’étais donc curieux de savoir comme allait être traité le dossier. Je craignais que, comme ces journaux populaires, leur souci était plus d’aguicher le chaland et faire de l’audience que d’informer réellement. Or même si l’aspect peu ragoûtant du racolage était  inévitablement présent, je fus surpris du sérieux de cette prestation. Elle me parut relater si objectivement les faits que les parties opposées pouvaient se trouver confortées dans leur conviction.

Le seul facteur, pour moi éminemment important et qui pourtant n’a pas été évoqué, fut le contexte politique.

Depuis bien longtemps, certaines régions françaises revendiquent leur autonomie. Celle de la Nouvelle Calédonie connut un épisode dramatique, le carnage de la grotte d’Ouvéa. Lorsque la gauche hérita de la question, Michel Rocard proposa l’accord dit de Matignon qui semblait pouvoir apaiser les esprits et conduire à une solution respectant la dignité de chacun.

Cet accord pouvait servir de modèle pour d’autres points chauds, dont la Corse. La Droite nationaliste vit rouge et craignit que la France soit amputée de certains de ses territoires. Il me sembla qu’elle avait intérêt à saboter tout processus allant dans le sens d’une autonomie de la Corse. Le Beretta laissé sur le lieu du crime comme signature orientait la recherche des assassins dans les milieux indépendantistes. Or certains détails comme des empreintes non exploitées trouvées dans les ruines de la gendarmerie où fut volé le pistolet pouvait ouvrir une autre piste, celle de la manipulation par des nationalistes d’extrême-droite de quelques fanatiques indépendantistes et l’infiltration du véritable criminel, un petit Bond franchouillard. Il suffisait de trouver ensuite un gogo qui porterait le chapeau. Un Yvan Colonna ferait tout à fait l’affaire. Telle fut mon hypothèse tant les enjeux politiques nationaux me paraissaient importants.

L’émission d’hier-soir insiste sur un fait troublant : Yvan Colonna n’a été par trois fois condamné que sur des présomptions. Aucun fait matériel n’est venu prouver que cet homme était l’assassin.

Or dans le cadre de l’enquête, une seule faute grave, indubitable celle-là, fut commise sans que son auteur ne soit poursuivi ainsi qu’il aurait dû l’être, c’est la proclamation par Sarkozy de la culpabilité d’Yvan Colonna avant même tout procès. Cet homme politique court-circuite la Justice. Se prend pour la Justice à lui tout seul et s’empresse de condamner un homme « présumé innocent ». Pour moi, cette pression illégale du ministre de l’Intérieur de l’époque sur l’opinion publique venait renforcer l’hypothèse d’un complot de l’extrême-droite.

Au vu de l’émission, ce qui m’a paru évident, c’est le sérieux, l’honnêteté des magistrats en charge du dossier. J’ai eu le sentiment que ces gens avaient tenté de faire émerger la vérité dans un contexte difficile. Si tromperie il y eut, elle ne fut pas de ce côté. Et la très curieuse lettre de menace d’Yvan Colonna envers « la balance » n’est pas faite pour asseoir des certitudes.

Mais ce qui me parut important, c’est le témoignage d’un des indépendantistes qui affirme, taraudé par le remords, qu’aucune cause ne peut justifier l’assassinat d’une personne, quelle que soit sa fonction.

Bond qui nous est si sympathique que nous les hommes (les femmes ?) courons admirer les exploits nous révèle qu’au fin fond de nous sommeille un sentiment violent de vengeance que nous assouvissons ainsi par procuration.

A moins que, profitant des prochaines élections, nous chargions, par FN interposé, de rétablir la peine de mort. Que l’on tue enfin pour de vrai les coupables, les mauvais que sont tous les autres, sauf moi, évidemment.