Des idées qui viennent d'ailleurs

26/10/2014 17:22

 

Jean-Baptiste Mouttet nous a fait partager aujourd’hui, dans Médiapart l’entretien qu’il a eu avec une sénatrice d’Uruguay, Lucia Topolanski. Passionnant.

Il se trouve que Lucia Topolanski est sénatrice mais également femme de l’actuel président sortant de l’Uruguay, José Mujica. Le journaliste ouvre malicieusement cet entretien par une référence à nos diverses et illustres « Première Dames » françaises, ce qui lui vaut la réponse que voici :

« En Uruguay, il n'existe pas comme dans d'autres pays une figure institutionnelle de « première dame ». C'est un pays très républicain et de tous les pays d'Amérique latine, il est le plus laïque. Après la dictature, les présidents vivaient dans la maison présidentielle et les épouses assumaient un rôle. Quand est arrivé le Front large au pouvoir, avec Tabaré Vázquez [Ndlr : en 2005], nous sommes revenus à la vieille tradition qui veut que le président uruguayen demeure chez lui. La femme de Tabaré Vázquez n'est pas une militante, c'est une femme au foyer. Elle l'accompagnait sans jouer aucun rôle politique. La différence est que l'on m'a élue. Je me suis consacrée à cette fonction de sénatrice. Quand le président sort du pays, le vice-président le remplace et le sénateur le mieux élu, c'est-à-dire moi, remplace le vice-président. Et si les deux sortent du pays, et j'ai déjà eu cette opportunité, je rentre à la présidence. Mon rôle est beaucoup mieux défini. Je n'ai jamais joué cette sorte de rôle de femme de bienfaisance qui me paraît horrible. »

Puis, à la question : « comment définiriez-vous votre pensée politique ? » Lucia Topolanski répond :

« Je crois au socialisme autogestionnaire. La bureaucratie signifie la mort du socialisme. J'ai relu Rosa Luxemburg, j'ai relu Trotski et aussi Lénine. Trotski avait clairement averti contre ce danger, tout comme Rosa Luxemburg. Rosa Luxemburg est d'une grande actualité. Elle a soutenu que les idées d'un parti ne sont pas des recettes miracles que le militant peut sortir de sa poche pour répondre à toutes les questions. C'est à peine un cap vers une direction. Quel est notre cap ? Engendrer une société que nous, nous nommons socialiste, une société sans exploitation de l'homme par l'homme, qui est acteur et participe au système autogéré. Nous avons monté une sorte d'économie parallèle. Nous avons développé les entreprises autogérées, des entreprises qui … sont gérées par leurs travailleurs. Personne ne s'y approprie la plus-value et les décisions sont prises en collectivité lors d'assemblées. [Ndlr : par le Fonds de développement, le gouvernement aide des coopératives à se monter]. Nous avons aussi expérimenté l'action coopérative dans le domaine du logement. Le bénéficiaire a la possibilité de participer à la construction de son habitat [Ndlr : allusion au plan Juntos]. Pour moi, la construction passe par là. Mais la participation sous-entend toujours un temps plus long. »

Puis, interrogée sur sa réputation de « féministe », LuciaTopolanski  explique :

« On me parle de discrimination positive et moi je n'aime aucune discrimination qu'elle soit positive ou négative. L'origine du manque de parité n'est pas résolue par (cette) la loi. Les partis politiques doivent être convaincus de l'importance de la participation des femmes. Notre coalition est celle qui conduit le plus de femmes au Parlement uruguayen. Non pas pour une question de quota, mais parce que nous en sommes convaincus. Je n'ai pas été élue pour une histoire de quota mais parce que je milite depuis de nombreuses années. Si les partis n'y croient pas, tu pourras faire toutes les lois de quotas que tu veux, mais il y aura toujours des pièges. Et le système électoral uruguayen est assez complexe pour permettre ces pièges. Nous pouvons avoir le même scénario qu'en Argentine où des femmes non militantes, la fiancée de l'un, l'épouse de l'autre, se présentent. Souvent ces femmes ne font pas le minimum au Parlement et elles démissionnent pour être finalement remplacées par un homme. »

Et quand Lucia Potolanski en vient à parler de son mari c’est en ces termes :

« Bien que président, José Mujica demeure très proche de la population. Il dialogue. Quand « Pepe » marche dans la rue, des gens l'interpellent, lui reste accessible, à l'écoute. Quel que soit son successeur, cela va manquer aux gens. Ils le prennent pour l'un d'eux. Ils l'aiment. C'est très émouvant. Il a du bon sens. Il a quelque chose de Don Quichotte mais beaucoup de Sancho. …  En Uruguay, (…) il n'y a pas de réélection consécutive possible et tous les partis tiennent à cela. C'est pourquoi le pays n'est pas attaché au « leadership », quel qu'il soit. Le culte de la personnalité est une chose néfaste mais il faut parfois que le « leadership » soit reconnu. Mujica dit quelque chose de juste à ce propos : « Le meilleur meneur est celui qui monte une équipe qui le surpasse. » Si le meneur tue tout autour de lui, il se produit ensuite un phénomène de rupture.» 

Voici ce qu’une femme de 70 ans, socialiste, militante, qui a été torturée pour ses convictions, sénatrice, épouse d’un Président sortant, celui de l’Uruguay, a à dire lorsqu’elle livre un peu de ses convictions, de sa vie. Quand, par démagogie, certains hurlent : « les politiques, tous pourris ! » c’est peut-être parce que c’est, je crois, parce qu’ils ne veulent pas voir ceux qui comme Lucia, ne le sont pas.