Double solitude

09/05/2014 09:48

Double solitude

Dans les années 50, j’avais hérité à Nancy de la chefferie d’une troupe des « Scouts de France », c’est-à-dire confessionnelle, c’est-à-dire catholique.

Pour faire fonctionner correctement cette troupe riche d’une bonne trentaine d’adolescents (la mixité était proscrite), un petit groupe de copains, étudiants, anciens scouts, s’étaient portés volontaires en tant qu’assistants et, généreux, compétents, ne ménageaient pas leur peine. Sans eux, la troupe n’aurait pu fonctionner.

Quarante années plus tard, cette petite bande qui ne s’était jamais vraiment perdue de vue, tous devenus cadres supérieurs, à la retraite ou proches de l’être, éprouvèrent le besoin de se retrouver chaque année. Ils m’invitèrent à participer à ces rencontres, où  j’y retrouvai avec grand plaisir  un de mes beaux-frères et une de mes sœurs. Je fus plongé instantanément dans la chaleureuse amitié d’antan. Cette relation profonde ne nous empêcha pas de constater que, si eux avaient gardé les valeurs de leur jeunesse, moi m’en était diamétralement éloigné. Eux étaient restés catholique pratiquant, c’est-à-dire que dans le programme des journées était prévue l’assistance, le dimanche, à la messe. C’est-à-dire que, tous mariés, ils formaient des couples unis. Alors que moi, j’étais devenu un athée convaincu et avait divorcé…Nos convictions respectives étaient telles qu’il n’était pas question de les remettre en cause, sans pour autant nous interdire d’en discuter. Nous nous aperçûmes que le regard porté sur le monde, la nécessité de participer à la vie sociale pour tenter de l’améliorer nous étaient communs. Que donc sur le fond, nous partagions (presque) le même idéal. Pourtant nous ne pouvions nier l’immense fossé qui nous séparait à présent. Eux appartenaient toujours à la même Eglise, avec foi, et moi, plus du tout. Et j’étais seul, dans cette position assez inconfortable.

Si bien, qu’au lendemain d’une de nos rencontres, j’éprouvai le besoin  de me justifier. J’écrivis un texte qui se voulait pièce de théâtre et qui disait le choc de ces retrouvailles.

Ce texte sommeilla d’abord dans des cartons, puis dans les entrailles d’un ordinateur jusqu’au jour où je décidai de le soumettre à un groupe d’amis. Celui-ci me fit des remarques techniques pertinentes dont je devrais tenir compte dans le cas où je persisterais à vouloir  porter ce texte à la scène, mais ce que je retire surtout de leur avis est leur manque d’intérêt pour le fond même du texte. Une multitude de problèmes paraissent à leurs yeux  autrement plus importants que les vagues cas de conscience entre croyant et athée, ou l’idée de trahison que l’on pourrait susciter en rejetant la religion de son enfance. Ce qui a fait dire à l’un de mes proches : « ce que tu dis ou écris n’intéresse personne ». Parole rude, mais qui correspond bien au sentiment que j’éprouve.

Or je réalise que cette double incompréhension, celle que j’ai avec les vieux de ma génération, et les relativement jeunes d’aujourd’hui, peut ne pas être qu’un problème personnel : Qu’ont à partager réellement les vieux entre eux dont les valeurs ont été chahutées, et les jeunes avec les vieux qui ne peuvent entretenir que des relations professionnelles d’interdépendance ?

Les hyper communications actuelles  ne vont-elles pas masquer des hyper solitudes ?