Frédéric Lordon, très convaincante démonstration

04/09/2015 20:13

Frédéric Lordon fait partie de ces personnages qui, lorsque vous ne partagez pas leur  spécialité, ont le don de transformer un fait apparemment banal en une porte qui s’ouvre sur un monde d’une extraordinaire complexité.

Ainsi je me suis souvenu en l’écoutant débattre de la question de l’Europe et de l’Euro, sur Médiapart, du plaisir que j’avais éprouvé en me rendant en Italie au tout début de la création de l’Euro. Plus de problème compliqué de change, la langue m’était toujours aussi étrangère mais un point commun facilitait désormais les échanges, la monnaie.

Naïf, j’avais vu là le signe qu’enfin l’unité de l’Europe était vraiment en marche, que ce fait concrétisait la construction d’une communauté de valeurs qui nous rendraient plus forts et définitivement fraternels, alors que durant des siècles, et encore  récemment, nous nous sommes entretués.

Or, si j’ai bien compris, cet euro qui parait si pratique, est une paire de menottes qui nous tient prisonniers d’un univers carcéral, celui de la Haute finance. Il fait des européens qui y ont adhéré les esclaves d’un système concentrationnaire dont les commandes se manipulent dans la Banque Centrale Européenne.

Des politiciens de tous bords, ceux de la Gauche française y compris, se sont rendus complices, sciemment ou non, d’une sorte de slogan qui dirait « puisque l’argent est le nerf de la guerre, nous allons en faire le nerf de la paix. » Ils ont créé l’illusion que, les bons comptes faisant les bons amis, l’Europe serait définitivement une union qui en ferait sa force.

D’habiles représentants de commerce vendirent aux citoyens naïfs, dont moi, des boites de conserves remplies d’un air de liberté. Ces derniers furent asphyxiés par des emprunts toxiques (n’importe quoi ?) et s’écrasèrent au sol, comme Tsipras, qui avait  conservé l’illusion qu’il serait de taille à lutter contre la finance, alors que pour Lordon, la seule solution qui pouvait sauver la Grèce était de recouvrer son indépendance en sortant de l’Euro.

Ainsi, en prenant la monnaie comme valeur commune, les experts ont mis sur pied un système très technique sans que les citoyens aient leur mot à dire. La communauté européenne s’est construite anti-démocratiquement. Et la Grèce est le premier état à en payer le gâchis.

Bientôt sera notre tour.

Pourtant, quand l’Allemagne se reconstruisait, elle a pris de grandes libertés avec le budget : Schroeder engage des dépenses colossales qui font exploser les critères de Maastricht. Inouï ! De même E. Kohl au moment de la réunification a proclamé que les deux marks, Est et Ouest, avait la même valeur. Choix incroyable !

Mais depuis que le Pays s’est ainsi requinqué, les dirigeants allemands se sont convertis en gardiens, non du temple, mais des banques, avec une intransigeance par rapport aux règles quasi obsessionnelle. Pas question que les autres prennent les mêmes libertés. Et surtout pas la Grèce. Schaüble, le ministre allemand de l’économie,  voulait sortir violemment la Grèce de l’Euro, sachant que l’ensemble de l’Europe supporterait aisément le non remboursement de la dette, mais que cette expulsion spectaculaire ôterait toute velléité de désobéissance aux autres membres.

Donc, selon Lordon si chaque pays veut conserver son autonomie, dans l’immédiat il n’est d’autre solution que de sortir de l’euro. Pour cela il doit se doter d’un fonctionnement véritablement démocratique, c'est-à-dire de Gauche. Sinon, une droite libérale ne peut qu’être heureuse de son alliance avec la finance. Or la nation est le contour spatial qui permet une démarche démocratique.

Quand il est demandé à Lordon s’il ne craint pas d’être assimilé au FN qui semblait  prôner, sans y tenir vraiment, à la sortie de l’euro, il répond par des arguments qui n’ont rien à voir avec ceux du FN : ce parti le ferait par repli sur soi, par haine de l’Autre, alors que l’Europe ne peut se construire que sur des valeurs de partage, de fraternité, legs de la Révolution française.

J’ai beaucoup appris à écouter cet économiste sociologue.