Je suis lorrain et français

13/02/2016 12:11

 

 

Aucune réponse à mon billet d’hier. Je ne sais comment interpréter ce silence. Mais je persiste à penser que la France s’honorerait à ne pas renier ses enfants égarés. Ce serait pour la France nous offrir à tous un symbole de sa grandeur, de sa générosité et de sa solidarité avec les familles dévastées, celles des victimes, et celles des bourreaux.

La nationalité fait partie intégrante des identités individuelles. Elle est capitale. Pour preuve j’ai écrit voici quelques années une nouvelle éditée dans un de mes livres titré « Histoires sombres ». Je pense que cette nouvelle a toute sa place ici. Je vous propose de la lire.

 

LES MALGRE-NOUS

 

Hier, en fin d’après-midi, Damien, celui de mes arrières-petits-fils avec lequel je m’entends le mieux, est venu me voir. Il aime me faire parler du passé et prétend que c’est grâce à moi qu’il est devenu historien, professeur dans un lycée du Nord. Il m’a demandé mon avis au sujet d’un thème qu’il aborde avec ses élèves. Ça m’a fait rire, je croyais qu’il me taquinait, car c’est lui le professeur. Or pas du tout. Il était persuadé que j’avais des choses originales à lui dire.

Si ce n’est ressasser le passé, je ne voyais pas ce que je pourrais lui raconter de neuf. Car si je me tiens au courant de l’actualité, je ne la fais pas. Pourtant, lorsqu’il me précisa qu’il me suffisait de dire ce que m’évoquait le mot « frontières », je ne vis d’abord rien de spécial à lui dire, puis, un mot en amenant un autre, je devins intarissable. Ce fut tout une période importante de ma vie qui surgit tout à coup car s’il est des gens pour lesquels ce  mot signifie quelque chose, c’est bien nous, les « malgré nous » !

Jusqu’à 16 ans passés j’avais coulé des jours heureux, d’autant plus que je venais d’obtenir mon CAP d’électricien de fond, spécialité très convoitée chez les mineurs de charbon. Je m’apprêtais à descendre enfin dans la vraie mine, pas la mine-image qui est  celle des apprentis, lorsque la guerre éclata. Ici, ce fut l’angoisse, non seulement parce que nous étions à deux pas de l’Allemagne, mais parce que, de nouveau français depuis 1918, nous n’avions pas intérêt à perdre cette guerre.

Si bien que 1940 fut, tout particulièrement pour nous, les lorrains, une catastrophe. L’Alsace et la Lorraine furent décrétées « terres allemandes ». Dès septembre 40, je fus mobilisé et incorporé dans l’armée allemande, en tant que spécialiste électricien, dans une section du Génie. Certes je n’aurais pas, comme mes copains à me battre, mais porter l’uniforme allemand honni, c’est une horreur difficilement  imaginable lorsqu’on n’est pas concerné ! L’Alsace-Lorraine  qui avait, et à quel prix, réintégrée la France se trouvait de nouveau annexée !

Quelle jouissance malsaine éprouve un homme qui, conforté par une nation qu’il a subjuguée, dans le calme douillet de son bureau, campé devant une carte, décide de déplacer une ligne en gros pointillé, la frontière qui sépare deux pays. Quelle preuve de toute-puissance fait-il à ses yeux, sachant qu’il provoque, d’un simple coup de crayon, destructions, drames et massacres !

Déplacer une frontière, c’est faire que tout un peuple change de nationalité, c’est-à-dire de langue, de façon de penser, de manière d’éprouver. C’est devoir, pour les habitants, abandonner le sentiment d’appartenir à une communauté et se fondre dans une autre qui lui est étrangère, voire ennemie. C’est ne plus être soi-même. C’est à devenir fou.

On vous demande d’aimer votre patrie, d’être prêt à mourir pour elle, et, du jour au lendemain, on vous la change, comme une pièce détachée, comme un simple accessoire. Comme si des amoureux enlacés devaient instantanément se tourner le dos pour se jeter dans des bras inconnus.

La patrie, c’est délimité, ça a un corps, celui de la terre qui la porte. Cette terre, c’est sa chair, la frontière est sa peau.

En lisant les affiches imprimées en gothique, collées par la police militaire, j’eus soudain  le sentiment d’être écorché vif.

Jusqu’alors j’étais si bien dans ma peau que je ne m’en souciais guère. J’étais MOI,  un garçon sûr de lui qui se déplaçait dans la cité au gré de ses désirs, en réponse aux appels des copains, qui feignait de ne pas voir les filles, dont la tête était pleine de projets.

Or là, je me sentis perdu. Tous étions désemparés, physiquement très mal. Mon petit frère fit une crise d’eczéma. Il essayait de se fuir et ne savait plus où se mettre. Cette perte de notre nationalité fut pour un temps celle de notre identité. Le temps de recoller les morceaux, de nous ressaisir, de reprendre espoir, envers et contre tout.

Lors de ma première sortie en uniforme allemand et quand  je vis mon reflet dans la vitrine d’un  magasin, j’eus un instant de stupeur. Ne me reconnaissant pas, je n’eus pas le temps de retenir le crachat que j’avais à la bouche Ce sale boche honni, c’était moi. J’en vins à me haïr. Je ne pus revenir au pays, leur imposer cette vision du fils déguisé en ennemi, et encore moins visiter la France de l’intérieur alors que j’en eus l’occasion. J’aurais lu dans leurs yeux la haine de compatriotes qui n’étaient plus les miens. L’idéal fut pour moi de rester en Allemagne, où je pouvais demeurer transparent, neutre. Le neutre das » de « das Stück », la pièce rapportée, et non le « der », masculin, d’un soldat d’Hitler.

En fait, j’étais un apatride. Je n’étais plus français, je n’étais pas allemand. Mais mon origine collait à mon matricule. Me sachant lorrain, mes collègues se méfiaient de moi. J’étais sous surveillance constante. Je me souviens d’un gars avec qui j’avais sympathisé. Il était cultivé, intelligent, il me semblait honnête, et une ou deux phrases de lui m’avaient laissé entendre qu’il ne portait pas le führer dans son cœur. Or un jour il me confia : « Dommage que tu sois lorrain, on aurait pu être copain ! ». Un jour j’appris qu’il avait disparu dans l’enfer de Stalingrad. Oui, dommage !

Ainsi j’étais seul au milieu de la foule. Ma seule consolation fut d’assister en direct à la déconfiture progressive des nazis, et de la population : l’inquiétude, l’angoisse, l’affolement puis la désillusion. L’abattement des battus ! Dans la panique qui s’empara des gens, y compris de la petite unité où j’étais affecté, j’eus enfin l’occasion de jeter aux orties l’uniforme exécré. Je rentrai dans des frusques civiles avec ravissement et un sentiment d’une légèreté d’ange. Je faillis m’envoler, mais ne rentrai qu’à pied, en vélo, en stop au Pays, chez moi, en France.

Quant je fus, à Kehl, sur le point de passer à pied la ligne qui marquait la frontière, je m’arrêtai. Je lançai ma jambe droite loin devant, posai fermement le pied en terre de France, marquai un temps d’arrêt, avant d’amener le gauche. J’étais réunifié. Enfin j’étais complet. J’avais réintégré ma peau, ma peau de vrai français.

Une jeune femme, en face de moi, regardait mon manège, un sourire étonné éclairant son visage. Je tombai dans ses bras. Elle me déposa un baiser sur la joue, puis me révéla gentiment qu’elle était allemande. Surprise ! Moi qui l’avais crue française. Elle faisait le même parcours que moi, mais en sens inverse. Beau joueur, je décidai d’y voir là un signe, quoiqu’un peu rapide, de réconciliation des peuples.

Ainsi, tout en parlant avec cet arrière-petit-fils, je réalisai que, pour moi, le mot « frontière » ne cessait de me laisser en grande ambivalence.

Ça vient déjà de notre histoire particulière, à nous les lorrains du Pays-Haut. Car pendant des siècles, mes ancêtres qui parlaient, non le patois des lorrains du sud, mais le Moyen-Haut-Allemand, l’allemand du moyen-âge, étaient essentiellement des paysans attachés à leur terre, et qui, comme tout bon paysan qui se respecte, se chamaillaient en permanence avec ses voisins pour des histoires de limites de propriété, de borne déplacée, d’arbre au bord de deux champs, que l’un voulait couper et l’autre sauvegarder.

Mais lorsqu’arriva l’industrialisation, l’ouverture des mines de charbon et de fer dont le sol regorgeait, ces paysans, tout en gardant leur activité initiale, devinrent des mineurs. Ils découvrirent alors la solidarité. Au fond, sous la terre, pas question de se chamailler, il vous faut s’entraider. Ça n’est pas une question de morale, mais de simple survie. Lorsqu’en Belgique ou en Sarre, des collègues mineurs étaient en difficulté, les frontières s’effaçaient, on courait les aider. Et eux faisaient pareil. Il n’y avait pas de mineurs belges ou boches, il y avait des mineurs en souffrance, comme nous pouvions l’être, qui étaient à secourir.

Ainsi nous étions pris entre deux discours contradictoires.

Celui dicté par la vraie vie, celle de tous les jours, celle des gens qui produisent de leurs mains, par leur intelligence, des richesses qui profiteront à tous. Il nous dit, ce discours, que nous sommes semblables, égaux en droits, respectables, que  nous serons solides si nous sommes solidaires.

Et le discours de politiciens dont la seule production est celle de paroles, des paroles qui flattent les électeurs dupés, qui promettent la lune et le rasage gratuit, mais surtout qui instillent la haine de l’étranger. Ces beaux parleurs à la langue fourchue, sous prétexte d’amour de la Patrie, incitent à  se replier sur soi, à rejeter les autres. Ils pervertissent les sentiments humains. Ils feignent de vouloir la paix en poussant à la guerre.

Et ça continue, je crois.

Dans « frontière », il y a « front ». Or pour ceux de ma génération, « front » évoque la guerre. Et dans l’histoire actuelle de la France se développe un mouvement qui tente de fédérer les frileux. Le « Front National ». Or ce parti, pour moi, évoque le repli égoïste sur soi, et le rejet des autres. Or en période de grande précarité, comme celle d’aujourd’hui, il est facile de duper les personnes inquiètes et de leur faire croire que la solidarité ne peut s’exercer qu’entre soi, gens de bonne compagnie.

Tu vois, Damien, pour moi, les frontières me paraissent nécessaires pour délimiter les contours d’une nation. Car une nation abrite une communauté solidaire, dotée d’une identité culturelle, faite de valeurs communes, et participant à la construction des identités personnelles. Mais les frontières ne sont pas des murs de Berlin qui condamnent à mort ceux qui les franchissent. Elles sont comme une peau, la peau qui identifie, qui fait qu’on se reconnait, qui permet le contact, les échanges, l’amour.