LA GRANDE CONFUSION

19/03/2016 17:23

 

La grande confusion

Le citoyen de base que je suis a le sentiment d’assister à un état de la planète totalement original : étant né dans le premier tiers du siècle dernier, j’ai l’impression d’avoir vécu mon enfance et ma jeunesse au temps du Moyen-âge, dans un monde relativement stable et lisible.

Stable dans son indolence et sa naïveté. Le monde, selon moi, était partagé entre le bon, c'est-à-dire soi-même, et le mal, c'est-à-dire l’Autre. L’autre, celui qui n’était pas de la famille, du milieu, de la religion, de la nationalité. Ainsi tous, semble-t-il, possédaient un métier et le tenaient pour la vie. C’était évident pour l’artisan, mais pour l’employé, l’ouvrier, entrer dans une entreprise était obtenir mieux qu’un CDI, vous n’en sortiez que pour mourir. Ce que le monde ouvrier exigea en 1936 fut d’en sortir un petit peu, de savourer, comme les privilégiés, un peu de l’air extérieur.

L’entre-soi n’empêchait pas certes pas les haines recuites, mais ces petites ou grosses misères se cachaient soigneusement. On taisait ses divisions dès que se présentait l’occasion de haïr l’étranger. La haine officiellement reconnue s’exprimait alors librement dans le nationalisme. Quand les tensions internes devenaient trop pressantes, les sages de chaque pays s’entendaient pour organiser une « bonne  guerre » qui faisait tomber la fièvre intestine, et avait le mérite d’occuper  les jeunesses en tueries-partys, de fournir du travail à tous (même les femmes s’y mettaient), de calmer les plus récalcitrants, et d’évincer les concurrents éventuels dans son propre pays, d’où le moindre chômage.

 Ce regard, certes un peu rapide, voire caricatural que, très jeune, je prêtai  aux adultes français, avait le mérite de rendre la vie plus simple. Chacun savait, quoiqu’insignifiant, qu’il était le meilleur, et que si mauvais il y avait, c’était toujours chez l’Autre. Un regard à l’américaine, quoi !

Aussi aujourd’hui suis-je  étonné, ravi, enthousiasmé, émerveillé, ébloui,  et en même temps inquiet, soucieux, angoissé, terrorisé, devant le spectacle que m’offre le monde. Ce serait rassurant si ces états d’âme opposés étaient dus à des raisons bien distinctes, comme dans le ‘bon vieux temps’ évoqué. Si, par exemple, la science et ses avancées époustouflantes se consacrait uniquement au bien-être de la planète. Or force nous est de constater que le génie humain se consacre tout autant à sa destruction. Il semble bien que le manichéisme antérieur si commode ne soit plus envisageable. Tout se mêle, s’interpénètre, s’enchevêtre. Entre les extrêmes qui, elles, sont identifiables et monolithiques,  les positions se confondent. La Droite se met à rouler à gauche et la Gauche emprunte des actions à la Droite. Ainsi un Hollande qui se croyait de Gauche se découvre un beau matin, suite à une nuit désastreuse, des désirs de meurtre, car la déchéance de la nationalité est bien une idée de Droite, tout comme la peine de mort, selon le principe biblique « œil pour œil, dent pour dent ».

Si bien que, même si individuellement et pourtant pas le seul, j’entrevois des solutions qui permettraient de ne pas faire n’importe quoi, je n’ai pas le sentiment que ceux qui détiennent le Pouvoir et qu’on appelle les Grands, les financiers en premier, les entrepreneurs ensuite, les chefs d’Etat en fin, se montrent mesquins, incompétents, vicieux, finalement tout petits. Je sais que le battement d’aile d’un papillon peut modifier le monde, d’où l’espérance que j’entretiens, mais je ne suis pas sûr que le fait de me battre les flancs ait la même efficacité.