Le journal d’un frontiste ce jeudi 1er mars 2057

02/03/2017 12:47

C’est désormais un mari et père qui s’exprime dans ce journal.

Il s’est passé tant de choses depuis ce merveilleux dimanche du 14 janvier que je n’ai pas eu le temps ni la nécessité de m’épancher auprès de ce confident de papier.

Ce fut, pour moi, une Révolution !

Nous habitons maintenant une charmante maison ancienne, dans un quartier calme de Chambéry, au centre d’un espace arboré que l’agent immobilier appelait pompeusement  « parc » mais qui nous a cependant séduits. La villa quant à elle comporte deux étages bien conçus qui nous offrent, en plus d’une chambre d’amis, une chambre-bureau et son cabinet de toilette pour chacun des trois occupants du lieu. Les vastes et confortables communs prennent leurs aises  au rez de chaussée.

Il ne nous a pas fallu une semaine pour avoir le sentiment qu’il s’agissait de notre maison natale.

Alors que j’avais eu l’initiative d’un tel bouleversement, je connus pourtant quelques moments de panique, sentiment d’envahissement, de promiscuité insupportable, l’impression qu’il me serait impossible de vivre avec d’autres. Je n’avais pratiquement aucun souvenir d’une vie que j’aurais pu appeler ‘familiale’, d’un père vraiment existant, d’une mère que l’omnipotence m’obligeait à gommer. J’avais surtout connu des internats de garçons, l’anonymat au milieu d’une foule, la solitude morne, puis bienheureuse lorsque je fis des études, découvrant les amis que sont devenus les philosophes grecs. Puis me furent confiées des tâches présentées comme essentielles à la gloire de la Nation. Crédule, je crus sauver le monde. Pauvre et misérable idiot !

Ça, c’était avant. Avant ma rencontre avec Carole.

Ce que j’ai pu être, non seulement naïf, mais surtout criminel ! Con comme ca n’est pas possible !

Carole a, je crois, vécu ce changement de vie très différemment de moi, comme un retour aux sources. Elle, selon ce qu’elle m’a dit, a connu le bonheur d’une vie familiale heureuse, avec des parents affectueux responsables, un grand frère attentif, une tendre petite peste en guise de sœur. A présent, tous vivent à l’étranger, par nécessité vitale. Carole a fait le choix dangereux de revenir en France afin de recueillir de l’intérieur une masse de données sociologiques qui devraient permettre de mieux comprendre les mécanismes d’une dictature.

Je suis émerveillé et stupéfait de la confiance qu’elle m’a témoignée en me disant ses motivations profondes ! Sachant ma profession, elle a pris un risque immense.

Car, si en début d’année, lorsque j’ai pris ma fonction, j’avais eu des doutes sur les intentions d’une certaine sociologue de mon service, peut-être, certainement même, l’aurais-je livré à la section « renseignement » qui aurait su lui arracher son secret d’agent double, et plus jamais je n’aurais entendu parler d’elle ! Qui étais-je alors ? Etranger  à ce moi d’aujourd’hui, un être abject que je ne reconnais plus. Incroyable !