Le journal d'un frontiste 21 mars 2057

21/03/2017 11:33

 

Ainsi chaque citoyen, du nouveau-né aux vieillards de moins de soixante –dix ans, fut convoqué pour confirmation de son identité nationale et à la pause à vie, presqu’indolore, de la capsule CSK1, qui comportait en plus des données de base, un micro émetteur/récepteur capable de suivre le citoyen dans ses diverses activités depuis le Centre Départemental puis National   de Sécurité.  Un bijou de technologie.

Le technicien de la santé était accompagné d’un agent de sécurité expliquant l’utilité de la capsule qui est d’assurer la plus grande sécurité de la personne détentrice. Qu’il lui arrive un accident, une agression, n’importe quoi, le centre de surveillance pourrait intervenir immédiatement et peut-être bien lui sauver la vie. Ainsi rassurée, les personnes dans leur immense majorité firent bon accueil à ce gadget. Les quelques personnes récalcitrantes se laissèrent convaincre en apprenant que sans cette capsule, elle serait considérée comme personne étrangère et donc ou munie d’un visa provisoire ou expédiée dans un pays étranger, ou ailleurs.

En moins de trois mois, Le Centre National de la Sécurité put situer avec précision les étrangers évoluant en France et chacun des citoyens français dans le monde.

Plus tard, une capsule beaucoup plus performante, la CSK2, remplaça la première. Mais, très chère, peu de personnes en furent équipées

Moi qui avais été spécialement formé pour effectuer ce travail de surveillance de la population, je l’avais estimé aussi  normal que s’il avait déjà existé à l’époque des Gaulois. Je n’avais pas perçu sa monstruosité, combien ce dispositif représentait une atteinte à la dignité de la personne, à son intimité. Alors qu’avec les deux victimes que j’ai dues exécuter, je ne faisais que mon devoir d’état, j’étais comme un soldat qui se doit d’obéir à un ordre qui garantissait la sécurité de la nation. Pourtant dans ce cas, je savais que c’était anormal. Que normalement on ne tue pas. J’en ai été malade. Longtemps mes nuits furent hantées de cauchemars. Alors que dans ce travail de bureaucrate, ça ne m’a jamais posé question, et pourtant  sans doute que des gens sont morts du fait de ma surveillance. En tuant sans voir, j’ai tué sans savoir, surtout sans vouloir me poser de question.

En fait le FN avait fait de moi plus un robot qu’un humain !

Ce soir, Carole et moi avons parlé jusqu’au milieu de la nuit de ce que représente pour nous aujourd’hui vivre en France. Pour elle aussi c’est très dur. Elle recueille des informations plus sordides que ce que je peux imaginer, me dit-elle. Mais il lui semble que son devoir à elle est de recueillir toutes ces informations pour tenter de comprendre comment on en arrive à de telles extrémités. Bien sûr, des gens comme elle ont tenu le même discours lorsqu’ont été découvertes les horreurs du nazisme – dont je n’ai eu connaissance que tout récemment - et ça n’a pas empêché que ça continue. Mais ce travail d’Histoire, de témoignage, de tentative de compréhension aidera peut-être les humains à davantage exercer leur intelligence plutôt que laisser libre court à leurs pulsions destructrices. C’est peut-être même ce choix d’accomplir des horreurs qui fait qu’on est vraiment humain. Si nous ne pouvions qu’accomplir des actes nobles et beaux, voire héroïques, sans avoir la possibilité de faire le contraire, nous ne serions alors, nous-aussi, que robots, gentils, mais robots obéissant à des ordres dits moraux et normaux par conditionnement, non par choix personnel. Etre humain serait-donc avoir la liberté de faire le bien mais aussi le mal ? Ce que nous appelons « actes inhumains » ne sont-ils pas les plus humains qui soient, car contraire au penchant de solidarité entre une espèce ?

C’est très curieux ce qui m’arrive, car moi qui me suis passionné pour la Grèce antique et ses philosophes, ce que je découvre là, aujourd’hui, je crois que je le savais intellectuellement. Mais j’étais comme le spectateur d’un film de fiction, je voyais, ressentais, vibrais avec les héros, m’identifiais à eux, mais je n’étais pas véritablement concerné, ça n’était pas mon histoire, j’en restais extérieur.

Quand je quittais mes textes de philosophes grecs, je sortais admiratif de ce monde mais moi je retournais à ma médiocrité, à ma vie étriquée remplie d’insignifiance. Je découvre seulement ces jours-ci que le cerveau d’un Socrate est tout semblable au mien, que les idées qui  s’y promenaient peuvent être mes idées. Pourquoi donc ne m’a-t-on pas laissé le droit d’être moi aussi intelligent ? Qu’ai-je donc fait pour être si con ! Qu’ont-ils donc fait tous les Français autour de moi pour, comme moi, accepter l’inacceptable ?

En fait le système est très bien verrouillé. Difficile d’y échapper. Les personnes auxquelles on a imposé de passer d’un régime à l’autre, impuissantes, ont dû beaucoup souffrir. Moi qui n’ai connu que ça ai pris cette vie comme la seule possible, comme naturelle. Je m’y suis soumis passivement, sans grande joie ni peine, un fleuve tranquille d’eau tiédasse.  Sauf depuis Carole et notre adorable fille.

Ce n’est qu’à présent que je ne supporte plus. C’est depuis la rencontre de Carole, que je sais.

 

 Il est grand temps que je me réveille.