Le journal d'un frontiste 23 mars 2057

23/03/2017 01:27

 

Et là, nous nous rendons compte que nous avions vécu dans une bulle. Notre profession nous avait isolés complètement d’une grande partie de la population, celle qui dès le début, petit à petit, s’était redressée, rassemblée, organisée pour préparer soigneusement les conditions de  rétablissement de la démocratie.

Je me présente à l’adresse indiquée pour prise de contact. Je m’offre un grand rire intérieur. Il s’agit d’une boutique de bricolage, un peu minable, dont l’enseigne en lettres bancales et  ternies annonce « Système D ». « Ils » sont vraiment gonflés ! Presque de la provoc. Craignant un piège tendu par mes supérieurs, et Carole portant sur la poitrine notre fillette, nous avions décidé la prudence. Carole  m’attend dans un square proche. Je finis par entrer dans le magasin, rassuré par le mot de passe que je dois prononcer. Un vendeur en blouse rouge m’aborde. « Puis-je vous aider ? » « Je cherche une bonne perceuse à pile, pas trop chère. »  « C’est pour quel type de travaux ? » « Un simple cadre ancien à accrocher. » « Je vois ! » Mon vendeur disparaît et entre mon parrain. Accolade chaleureuse. Je sors faire signe à Carole. Commence un long échange.

C’est le début d’une belle aventure. Nous allons apporter aux « résistants » la richesse de nos deux expériences. Côté Carole, les ressors secrets d’une dictature, points forts et faibles, son organigramme. De mon côté, une masse de renseignements sur la population savoyarde (73). Nous avons conscience de la très belle aubaine que nous représentons pour le « système D ». Enfin pour moi, la vie prend un sens, y compris ces longues années ternes et lourdes qu’ensuqué je subissais. Pour Carole, c’est l’aboutissement heureux d’une recherche très risquée. Nous jubilons. D’autant que nous découvrons un groupe chaleureux, joyeux, souriant. Je ne savais pas que ce monde-là existait.

Puis tout est allé très vite. Car il se produisit à Lyon, le 9 avril 2057, un événement qui va accélérer la libération du pays : une cérémonie célébrait l’anniversaire de la semaine sanglante, du 9 au 15 avril 1834, déclenchée par la révolte des canuts. L’armée tira sur la foule en colère, faisant plus de 600 victimes et la déportation de 10.000 insurgés.

La junte y vit à juste titre une provocation. Sous prétexte que les organisateurs de la cérémonie n’en avaient pas obtenu l’autorisation, la milice civile tira sur la foule non armée et fit 154 morts. Devant ce massacre, l’armée rejoignit en secret les membres de « Système D » et ensemble ils conçurent un plan qui devrait débarrasser la France de la dictature.