LE JOURNAL D'UN FRONTISTE le 10 janvier 2057

25/02/2017 12:15

 

J’ai très mal dormi. Non à cause de cauchemars, au contraire. J’ai fait des rêves merveilleux, si beaux qu’ils me réveillaient et que, haletant, je tentais de me ré-enfouir dans le sommeil pour les retrouver.

Je n’étais pas le fils unique de mon enfance, secret, taiseux, rêveur, malheureux. J’avais une petite sœur, malicieuse, espiègle, adorable. On jouait à la cachette, si bien que dans mes rêves je ne la voyais jamais et la cherchait toujours. Elle était là, immensément présente et pourtant invisible, inaccessible. Je savais que dans mon rêve, il s’agissait de Carole, bien sûr, mais je refusais de la trouver par peur de la perdre, et c’était énervant. Mais si doux.

Au petit matin, je me suis réveillé brusquement, sous le coup d’une grande lucidité et certitude. Je savais enfin le mystère de la survenue de Carole dans ma vie : Carole est mon alter ego, elle est moi, et pourtant femme, et donc intouchable, non soumise au désir de l’homme car moi je suis  son grand frère, mis au monde pour la protéger, ma mission. Nous sommes frère et sœur, s’aimant d’un amour clair et fort de quasi purs esprits. Et nous sommes unis pour la vie.

 C’est ce que je vais lui proposer.

Dans mes rêves, les sordides histoires de sexe n’avaient pas à polluer notre relation. Qu’elle n’aime pas les hommes, normal ! Qu’elle soit homo, lesbienne, normal ! évident et logique.

Je sens qu’en moi quelque chose de grave se passe. Une mue.

Ce qui avait été la raison d’être de ma vie, consacrée à l’épanouissement de cette Nation France dépositaire de la civilisation judéo-chrétienne, vacillait. Jusque là j’avais vomi sans problème toute idée d’homosexualité masculine, la féminine n’existant pas vraiment, car le corps d’une femme, qu’elle le veuille ou non, est conçu pour se faire pénétrer par un sexe d’homme. Or ces évidences s’effondraient. Les principes intangibles inspirés des valeurs chrétiennes, affirmés dès la maternelle, qui, depuis 2017, constituaient les refondations de l’édifice éternel qu’est la France ne seraient-ils que décors de carton-pâte ?

L’Etat frontiste que j’ai jusque-là servi avec rigueur et dévouement ne serait-il pas le modèle d’intégrité et d’honneur qui se donne en exemple à toutes les nations du monde ?

Je me sentais comme un être obstiné trouant le brouillard d’un tunnel dont une vague lueur signalait la sortie.

Et, chose extraordinaire,  je n’angoissais pas.