LE JOURNAL D'UN FRONTISTE le 13 janvier 2057

01/03/2017 09:10

 

J’étais stupéfait, troublé. Ce souvenir avait jailli avec la netteté d’un film documentaire. Il ne me laissait plus en paix. Il revint sans cesse tout au long de ma journée, sous des formes diverses, portant des images parasites, comme des flashs, des instants inconnus de mon enfance. Je fus pris de l’angoisse de perdre les pédales, la maîtrise de ma vie, de sombrer dans la folie. Je me couchai sans manger, sans lire comme à mon habitude, et restai dans le noir.

Soudain, la lumière se fit, éblouissante. Je sus enfin qui je suis.

Personne. Une personne qui n’en était pas vraiment une. Ne l’avait jamais été véritablement.

J’avais été broyé entre deux forces contraires. D’un côté, la toute-puissance d’une mère possessive, castratrice, d’une jalousie maladive, de l’autre côté, une société culpabilisatrice, rigoriste, interdictrice, mortifère. J’avais été et étais encore pris en sandwich.

D’un côté une mère qui ne supporte pas que sa chose, son fils, lui échappe, aime une autre personne qu’elle, qui lui ferme l’accès à tout autre femme. D’un autre côté, un environnement policier qui traque tout ce qui ressemble à une attirance qu’elle juge inacceptable, l’homosexualité, à effacer de la surface de la terre !

Sexualité donc impossible : les femmes, inabordables. Les hommes, disons pour m’amuser, « inébranlables ». Seule solution de survie, être asexué. L’aiguille du potentiomètre sexuel personnel figée à jamais sur zéro. Il s’en était fallu de peu que l’aiguille ne bascule vers l’homosexualité. C’est ce qui se serait passé dans une société normale.

Ainsi ma neutralité sexuelle me permit de tenir sans problème de conscience un rôle très peu prisé des autres : celui d’inquisiteur départemental. Il m’a fallu la rencontre avec une Carole pour subitement découvrir l’horreur et la stupidité de cette fonction.

Demain je rencontre Carole. Je vais lui proposer que nous nous mariions.

Il va falloir que je réfléchisse sérieusement à la manière dont je vais devoir lui faire ma déclaration, de telle sorte qu’elle ne se sauve pas à toute jambe et sans m’écouter. Le mieux, je crois, est que je lui explique d’abord ce qui s’est passé en moi depuis dimanche. Il va falloir que je commence à lui raconter mes rêves, mes tourments, et la révélation de qui je suis. Quelqu’un de neutre, qui ne peut aimer ni les femmes, ni les hommes, qui n’éprouve aucun désir sexuel d’aucune sorte, pas même le moindre besoin de masturbation. Quelqu’un qui depuis toujours se plait à vivre seul, avec ce travail, que je croyais utile à mon Pays, et avec mes passions, les philosophes anciens, le vélo, les musées, la lecture. Heureux car inaccessible à ces  emballements habituels des humains qui leur apportent tant de complications. Je vivais dans une sérénité atone….

Jusqu’à notre rencontre qui me révèle la solitude d’un fils unique, sans frère ou sœur à aimer, avec qui partager. Et ce sentiment merveilleux de me trouver une petite sœur que je peux protéger, alors voilà …..un mariage blanc, d’un blanc  immaculé, fait d’affection, d’amitié, et qui donnera un père à sa fille, et lui évitera les pires ennuis …

J’espère ne pas me planter