LE JOURNAL D'UN FRONTISTE le 9 janvier 2057

24/02/2017 10:52

 

 

J’ai depuis toujours veillé à maintenir une distance entre les autres et moi, tant j’ai vu chez ces autres des relations qui de tendres tournaient à la violence, et n’apportaient que des ennuis. Jusqu’à ce jour, cette attitude m’a plutôt réussi puisque j’ai obtenu, à force de travail acharné un poste de direction qui me donne autant de pouvoir, et même beaucoup plus,  je crois,  que le préfet de Savoie. Le mien est plus discret, moins connu du public, mais capital, car il est politique et, dans mon cas, de nature policière. Mon titre officiel est « Commissaire politique de Savoie ».

C’est dire si le cas de Carole me met dans l’embarras.

J’ai clos notre entretien en regardant la jeune femme droit dans les yeux, et les deux mains sur ses épaules, je me suis entendu lui affirmer : « Soyez sans crainte Carole, nous trouverons une solution ! » Et je suis parti rapidement, sans me retourner, sans même lui avoir demandé qu’elle me présente sa fille, alors que je suis sûr qu’elle aurait été heureuse de me la faire admirer.

Or la seule solution légale que m’impose ma fonction serait de prendre le grand carnet à souche des déportations, d’y apposer son nom seul, sa fille étant allemande, et dimanche prochain, elle se retrouverait, avec ses semblables, dans un des baraquements de l’île de Croy, parmi les îles nuageuses des Kerguelen, perdues dans l’immensité de l’Océan indien.

Or cette seule idée m’est bizarrement insupportable.

Je ne parviens pas à comprendre la subite fascination que cette fille exerce sur moi. Lorsqu’assis à côté d’elle je la tenais dans mes bras, j’ai ressentis une immense tendresse m’envahir sans la moindre manifestation d’excitation sexuelle. J’étais ébloui par sa beauté immatérielle, par la noblesse qui émanait d’elle et que le contact de son corps m’autorisait à partager. Un air d’opéra me flottait dans la tête rythmé par les battements de mon cœur, ou peut-être du sien.

Rarement j’ai vécu une telle jouissance esthétique. Le bonheur à l’état pur. Une première !

Alors je ne sais plus. Je ne me comprends pas. Je ne suis pourtant pas un tendre. Je serais incapable de compter le nombre de crapules que j’ai fait disparaître dans un banal accident de la circulation, l’incendie d’une maison, une malheureuse noyade, une chute de cheval, un règlement de comptes entre voyous. A part le salaud que j’ai poignardé lorsque, débutant, on m’a mis à l’épreuve, ou la fille étranglée pour la même raison, aucune de toutes ces morts ne m’a empêché de dormir. Je ne faisais qu’accomplir, en parfait citoyen, une œuvre de salubrité publique. Je laissais la jouissance physique qu’apporte un meurtre à mes subordonnés, fonctionnaires zélés, professionnels consciencieux. On écrase simplement une punaise qui vous gâte un fruit. Ça n’est que pure logique !… Pas de quoi fouetter un chat ! 

Or là, je ne peux pas !