le mariage pour tous

05/10/2014 13:28

 

 

                      

          Le mariage pour tous 

 Et parmi l’immensité des problèmes soulevés, une toute petite question, quasi anodine, voire très accessoire, agita le microcosme parisien et attisa la curiosité des médias, et envahit la France :

                                   Le mariage des homosexuels.

 

 Alors que le gouvernement socialiste se préparait à réparer tout normalement une injustice anachronique, des personnes très pieuses et soucieuses de la civilisation elle-même, de l’avenir et de la moralité de leurs enfants qu’elles sentaient leur échapper, se réveillèrent brutalement.

 « Car, rendez-vous compte, des mécréants, autant dire des sauvages, des demeurés, des pervers, prétendent autoriser le mariage de deux êtres de même sexe. Mais où allons-nous !

Autant légaliser la pédophilie, ou même la zoophilie, et pourquoi pas la nécrophilie, et l’anthropophagie pendant qu’ils y sont ! C’est la négation du caractère sacré de l’union du couple originel, celui d’Adam et d’Eve, pour la plus grande gloire de Dieu, impensable ! Les valeurs foutent le camp !»

 Ainsi parlait au téléphone, le PDG d’une société relançant la fabrication du support-chaussette, et par là-même le commerce extérieur. Il dut éloigner de son oreille l’écouteur tant la véhémence de son interlocutrice risquait de lui percer le tympan. Or, quoique beaucoup moins ancien que celui de Moissac, son tympan à lui n’en avait ni la solidité et ni la majesté. De plus, la voix de sa correspondante ne ressemblait en rien à celle, douce, des anges, mais rappelait plutôt la chute des idoles à l’arrivée de la Vierge  et du Christ, lors de la fuite en Egypte que retraçait ledit tympan de Moissac

 Ce fut d’ailleurs l’image de cette si belle abbaye de Moissac dont le souvenir vint émouvoir notre PDG outragé qui s’imposa à lui, lorsque l’interlocutrice qui soliloquait au bout du téléphone asséna un

      « Pas question de fuir ! ».

 Il se revit lors des dernières vacances alors qu’il empruntait avec des amis, un petit bout du chemin de Compostelle. Il apprit alors que l’abbaye aurait été fondée par Clovis après une victoire contre les Wisigoths en 506 ! Rendez-vous compte : Clovis, ce roi qui fit de la France la fille ainée de l’Eglise !

-           «  Allo, tu m’entends ? Je crois que nous avons été coupés. Ce serait ce salaud de Hollande qui m’a mis sur écoute que ça ne m’étonnerait pas ! Lui qui tente d’imiter Mitterrand son modèle ! Oui, je te disais que nous ne devons pas fuir nos responsabilités. Nous devons réagir, organiser une contre-offensive musclée, car c’est absolument exclus que leur projet de mariage des homos passe ! Nous…Tu permets, j’ai un mot à dire à mon fils …Non, Denis, tu peux bien attendre que j’ai fini de téléphoner… non, pas maintenant, moi aussi j’ai des choses importantes à dire, et les tiennes attendront, non mais !...

Tu es toujours là ? Tu as des enfants ? …

-          Non mais je…

-          Eh bien tu ne connais pas ta chance ! Le mien, il a beau avoir 25 ans, c’est un vrai gamin, Ma maman par-ci, m’amour par-là, il est adorable mais il me casse les pieds. Si encore il avait une petite amie qui prendrait le relai, mais toujours pas. C’est tout juste s’il ne me tête pas le sein ! Ah je te jure, les gamins, c’est la plaie. Plus de vie à soi. Déjà que je dois élever mon mari !

-          …

-          Comme je te le dis ! Mais il ne faut pas se laisser démoraliser par la réalité. Moi, c’est pour les principes que je me bats. Parce que si nous autorisons les cocos à décider de notre vie, c’est tous au goulag que nous nous retrouverons.

Marier les pédés, le comble ! Pourquoi je ne me marierais pas avec mon Saint-Bernard. C’est vrai que je l’adore, et lui-aussi d’ailleurs, mais quand même…Ah, tu me fais dire de ces choses !

Bon, on organise une manif comme ils n’en ont jamais vu, gigantesque, et tu sais pas, j’arrive chez toi tout de suite pour voir comment on fait !

 

Misère !  Lui qui se préparait à regarder son match de rugby, bien installé dans son fauteuil à savourer une bonne bière mousseuse pendant que des monstres se filaient une torgnole…

« Elever mon mari ! » C’est bien ce qu’elle a dit ! Le dresser, oui !

Pourvu qu’elle ne débarque pas en string, avec hussardes de cuir noir et un fouet à la main. Quoique « sado maso »… il ne connaissait pas, mais ça l’a toujours tenté…

 

Elle arriva très vite, vêtue comme d’habitude, c’est-à-dire n’importe comment, mais avec beaucoup de recherche, en tous cas, pas de la manière inconvenante que notre PDG de support-chaussette espérait secrètement.

Et ils travaillèrent. Recensant les démarches administratives à effectuer, les adresses à contacter dans la France entière pour amplifier la mobilisation, dont celle des évêques, les slogans à lancer, une foule de choses à faire mais surtout à déléguer. Ils mangèrent sur le pouce et terminèrent tard dans la nuit épuisés. Chacun rentra chez soi. En disant sa prière avant de s’endormir, elle eut une pensée fugitive pour Bastien.

 

 

Le lendemain fut infernal. Coups de fil, interview à la radio, à la télévision en plus de tout le reste. Mais tous sentaient que la mayonnaise prenait.

 

-          Dis, man, je peux te parler là ?

-          Bien sûr, mon chéri, le Nonce apostolique doit passer mais j’ai bien cinq minutes à t’accorder, alors, dis- moi !

-          Cinq minutes ?  Mais ce ne sera pas suffisant !

-          Ce que tu peux être pénible ! Tu ne vois pas comme je suis occupée ! Ce n’est pas que je ne m’intéresse pas à ta vie mais nous vivons des heures historiques qui peuvent changer totalement le destin de la France, lui redonner la place prépondérante dans la chrétienté, celle qu’elle a perdue depuis la Révolution. C’est de ça dont nous devons parler avec le Nonce apostolique. Je ne sais pas, Denis, si tu réalises : Moi la  gamine qui se faisait moquer avec sa bouche en cul de poule et ses jambes en serpette, moi que la mère supérieure a déculottée quand j’avais sept ans et a fessée devant toute la classe, et bien c’est moi, Denis, que le Nonce vient consulter alors que la vieille peau de sœur Marie-Joseph, la fesseuse, a fini Alzheimer ! Tu te rends compte !

Tu sais combien je suis attentive à ce que tu vis, combien je veux ton bonheur, mais là, vraiment, je n’ai pas le temps. Mais je te promets que lorsque tout ça sera finit, on se paiera une bouffe à se péter la sous-ventrière et on se fera une toile, promis !

 

 

C’est ainsi qu’il y eut une manif énorme. Au moins dix millions de gens ! Des familles très comme il faut, avec papa qui essayait de ne pas se faire saisir par une caméra au cas où ses employés l’auraient reconnu et lui aurait demandé de multiplier leur salaire comme Jésus les petits pains, et maman, étonnée de la faculté qu’elle se découvrait de frayer avec le peuple, et les enfants émerveillés de savoir qu’ils n’étaient pas seuls au monde, et la bonne qui portait les affaires…Tous ces gens heureux de manifester pour la première fois, un peu comme à Lourdes, mais en moins guindé. Le bonheur, le paradis sur terre ! Tout ce petit monde découvrait enfin ce « Aimez-vous les uns les autres ! », mais est-ce obligé qu’il faille haïr les autres vraiment autres ?

 Et François Hollande qui se prenait pour le Président de la République et ne lâcha rien !

 Tout était à refaire.

 Sœur Tintin, comme on l’appelait affectueusement tant elle était touchante dans sa sainte colère, revécut lors d’une manifestation l’affreuse guerre de 14 et ses gaz moutarde. Son trisaïeul lui en avait raconté les effets délétères. Il en avait été personnellement victime, profondément touché,  lorsque, derrière les vitres du château de l’Etat-Major où il officiait, il avait constaté la souffrance des poilus. Or encore plus personnellement les lacrymogènes affectèrent la sainte femme. Elle tomba en pamoison. Des caméras l’immortalisèrent en piéta et lui fit faire le tour du monde. Elle se félicita, bien que ça fasse homme, d’avoir mis un pantalon. Mais secrètement,  et surtout après coup, elle savoura cette jouissance qu’avaient dû éprouver les premiers martyrs chrétiens en entrant dans la gloire du Seigneur.

 Alors qu’elle aurait pu remercier le président de la République de lui avoir fourni l’occasion de se faire remarquer à bon compte et de s’en satisfaire, elle piqua une colère et lui promit la guerre civile. Rien que ça !

 D’autres manifs donc s’organisèrent. Il fut discrètement fait appel à de gros bras pour qui toute occasion de casser du pédé était bonne à prendre, tant leur conviction de faire partie de la crème de l’humanité leur permettait de se situer au-dessus des lois. Ils auraient bien le temps de se ranger par la suite, leur papa saurait leur décrocher un poste de responsabilité, c’est-à-dire bien payé. Au pire, ils trouveraient suffisamment d’appui pour services rendus, et feraient carrière en politique,  finissant comme avocats d’affaire, comme tout bon truand recyclé.

 

Et donc un « printemps de France » qui ne s’inspirait pas vraiment de celui de 68 permit à des jeunes auxquels la bonne tenue à table était exigée, de clamer la gloire du très-haut dont ils se foutaient pour égrener tout un chapelet d’injures. Mais ils ne s’en contentèrent pas.

 Deux solides gaillards s’étaient vu livrer un jeune qui, à première vue, ne pouvait qu’être pédé, mais qui, de toute manière, ferait aisément l’affaire. Ils l’empoignèrent fermement et l’emmenèrent discrètement dans un angle qu’une barrière de corps vint fermer. Là, ils lui baissèrent pantalon et caleçon et présentèrent ses fesses immaculées en offrande à l’ex-officier para qui régnait sur le groupe. Celui-ci, s’assurant qu’aucune caméra trop curieuse ne venait l’espionner, ouvrit sa braguette et sortit son matériel.

 Non loin de là, une passionaria, bigot-phone à la main, haranguait les foules en hurlant :

« Hollande, tu veux du sang, et bien tu vas en avoir ! ».

Pour faire son discours, elle s’était juchée sur le plateau d’une camionnette et avait une vue plongeante sur la scène du viol. Stupéfaite elle découvrit l’engin du para, qui, même s’il n’eut pas remporté de médaille à un concours des pines, l’impressionna beaucoup. La speakerine  ne put s’empêcher de commenter la scène, à micro ouvert. « Ben dis donc, les fesses d’un mec te font bander ! Tu ne m’avais pas dit que t’en étais toi- aussi ! »

Percutant cette évidence première, l’ex-officier baissa instantanément pavillon, et s’empressa de ranger ses affaires. Mais dans sa précipitation, en remontant sa fermeture-éclair, il coinça une partie de son anatomie qui ne  supporta pas. Le sang gicla. Ce qui fit dire, émue et avec componction  à une toute jeune fille, pressée de fonder une famille bien chrétienne : « Hollande a eu son sang… ! »

Comme les organisateurs étaient organisés, la victime fut évacuée vers un hôpital proche. On ne le revit plus. Il allongea ainsi la liste des victimes de la sauvagerie du ministre de l’Intérieur.

 

 Or la France, le 23 avril 2013, vota la loi reconnaissant aux couples homosexuel(le)s le droit de se marier.

 

 Les deux chambres du Parlement avaient voté cette loi, traduisant dans les faits la volonté de la grande majorité du peuple de reconnaitre le droit aux homosexuels qui le désirent d’officialiser leur union.

 Les « anti » étaient accablés. Ils avaient perdu un combat qu’ils estimaient juste et important. Mais le peuple dont ils faisaient partie en avait décidé autrement.

« Connard de peuple ! » bougonnèrent ces très pieuses personnes.

C’était un fait acquis. Plus personne à présent ne contesterait cette loi. Désormais le spectacle de la joie de ces couples bizarres, sortant de la mairie, se baisant publiquement sur la bouche, et puis faisant la fête, deviendrait vite courant, et banal. Il allait falloir l’accepter.

Au début, sans doute, certains irréductibles, viscéralement dégoutés, attaqueraient ces zombis, verbalement, sans doute, mais peut-être physiquement. Et puis, ces gens baisseraient les bras. Peut-être même, qu’ayant des amis parmi les mariés, ils finiraient par accepter de se joindre à eux pour aussi faire la fête. Qui sait ? Le peuple est tellement versatile !

 

Elle, elle était anéantie. La fatigue physique, évidemment, mais aussi nerveuse. Elle s’était tant donnée. Elle y avait tellement cru. Et voilà, elle était là, vidée, lessivée, sans aucune énergie. Comment après ça continuer à vivre comme si de rien n’était.

 C’est à peine si elle sentie une main sur son épaule.Denis ! C’est vrai, il était là lui, solide, aimant, fidèle, son fils, son bébé.

 Elle ne l’avait pas entendu venir. Elle posa sa main sur la sienne et ils restèrent ainsi, longtemps, en silence, lui debout derrière elle. Elle assise, affalée.

Puis, il fit le tour du fauteuil de sa mère et s’installa  en face d’elle, un peu raide. C’est vrai qu’elle l’avait toujours impressionné.

-          Tu vois, c’est fini et nous avons perdu.

-          …

-          Si tu savais comme je suis lasse ! J’y ai tellement cru ! Je me suis trompée, complétement ! C’est ma faute. C’est ma faute. C’est ma très grande faute. Un million de personnes, c’est beaucoup, c’est très impressionnant, mais ça n’est pas la France.

-          …

-          Tu ne dis rien ! C’est vrai que c’est difficile ce qui nous arrive.

Parle-moi, s’il te plait, je n’arrive plus à supporter le silence, je me suis tellement gavée de bruits, de mots, que je continue à les entendre. C’est comme des acouphènes, j’en suis envahie et ne peux les chasser, ça devient très pénible.

Plusieurs fois tu as dit vouloir me parler. Je t’ai envoyé promener, j’étais si occupée.

A présent, nous avons tout notre temps. Parle, je t’écoute.

-          Maman, là pour le coup, je ne crois pas que ce soit le moment. Tu es épuisée, et moi aussi. J’ai été très secoué par ce qui s’est passé. Plus que tu ne l’imagines. Alors reposons-nous, laissons passer un jour ou deux. Ensuite nous pourrons échanger calmement.

-          Echanger calmement, mais c’est ce que je te propose !  Es-tu vexé parce que je t’ai envoyé bouler ? Si c’est ça, je te trouve bien mesquin. Tu me déçois. Tu n’as donc pas vu comme j’étais occupée, et que ça n’arrêtait pas. 

-          Vexé ? Bien sûr que non, ça n’est pas ça. C’est pour une raison autrement plus sérieuse, et j’aimerais que nous prenions notre temps.

-          Mais ce temps, nous l’avons à présent. Allez, ne me fais pas lambiner. Arrête de tourner autour du pot. Dis ce que tu as à me dire une bonne fois pour toutes. Je t’écoute !

-          Soit, tu l’auras voulu.

J’aimerais te présenter une personne avec qui je veux faire ma vie !

-          Oh espèce de grande bourrique, et c’est pour ça que tu fais tant de chichi. Mais c’est formidable, enfin une bonne nouvelle ! Ça fait des années que je l’espère ! Et tu me la présentes quand, cette personne, comme tu dis.

-          Demain si tu veux. Nous voudrions nous marier assez vite !

-          Merveilleux ! Oh mon Denis, enfin, moi qui craignais que tu finisses en vieux célibataire ratatiné ! Tu vas voir, on va organiser le mariage du siècle. Tu auras le tout Paris à tes pieds ! Tu sais que j’ai un sacré carnet d’adresses !

Et comment est-elle ? Tu as une photo ? Difficile comme tu es, elle doit être magnifique.

-          Maman, j’aimerais te préciser : il est magnifique, il est intelligent, sensible, généreux, et je l’aime.