Le poison de l'héritage colonial

10/02/2016 14:45

 

 

Tout d’abord un grand merci à MDP et aux intervenants qui ont répondu à son appel, pour nous avoir permis, en si peu de temps, six heures,  d’explorer la complexité de la dramatique situation dans laquelle la France est plongée ces jours-ci.

Le non spécialiste que je suis a pu découvrir avec précision les graves atteintes à nos libertés mise en place par un Président et un Gouvernement qui se disent de Gauche.

Mais, confirmée par beaucoup d’intervenants, j’ai perçu l’intervention de Sihame Assbague comme le phare qui a éclairé ces six heures.

Sihame Assbague a rappelé une des causes profondes du mal dont nous souffrons, l’effroyable passé colonial de la France, qui s’est concrétisé par les terribles actions terroristes qui nous ont sidérés.

Je dis « effroyable passé colonial » non par position doctrinale, abstraite et intellectuelle, mais parce que j’en ai physiquement découvert l’horreur à plusieurs occasions :

La première, ce fut lors de deux  rappels successifs « sous les drapeaux » au moment de la crise du Canal de Suez, en 1956.

Ayant subi adolescent, de onze à quinze ans, en Lorraine l’écrasement de la botte nazie et quoique dispensé du service militaire en tant que « soutien de famille », pour ne pas devoir subir passivement une nouvelle agression de mon pays, entraîné dans la fameuse « guerre froide », j’ai renoncé à ce privilège et ai demandé à être incorporé chez les parachutistes. Je me suis retrouvé  « commando » d’une unité spéciale et ainsi, rappelé.

A la suite du massacre de Sétif, le « maintien de l’ordre » en Algérie n’était pas officiellement une guerre. Je savais que l’Algérie était département français et pensais naïvement que la vie des  habitants se passait comme chez moi. En arrivant à Tipasa, où mes quelques camarades et moi fûmes hébergés, spontanément je sympathisai avec la population que je trouvai chaleureuse, extraordinairement vivante. Or je découvris qu’il y avait les vrais français, ceux venus du continent depuis plusieurs générations et gérant le pays, citoyens pourvus du droit de vote, et les « indigènes », souvent d’ailleurs indigents, qui étaient les habitants originels de ce territoire, « leur pays », et dont ils étaient dépossédés. Et je me retrouvais, moi, militaire français, l’occupant, comme ceux, que j’avais honnis, comme les nazis. Cette horrible prise de conscience me fut violemment rappelée par deux faits.

Participant en tant qu’observateur à  une opération héliportée en Kabylie, on me signala deux prisonniers fellagas. J’allai les voir et découvris un gamin de 13-14 ans et un vieillard ! Deux dangereux terroristes. Comme je l’avais été, pour les nazis, quelques années plus tôt.

Le second fait : Je désirais envoyer un colis et me rendis à la Poste Centrale d’Alger. J’arrivais dans ce vaste et beau bâtiment. Une longue queue s’alignait devant le guichet ad hoc.  Je vins m’ajouter à sa suite, comme je l’aurais fait à Nancy. J’étais certes en tenue léopard, et donc repérable, mais disposé à attendre, normalement, comme tout le monde. Quelqu’un, (une femme « indigène », je crois, mais j’étais tellement estomaqué que je ne saurais l’affirmer) me prit par la manche et, ô honte, me fit longer toute la file pour me coller devant le guichet ! Eh oui, un vrai français ça se respecte !

Je pense que c’est à partir de ce jour que je commençai à m’intéresser à la politique.

Mais j’avais encore tellement de chose à apprendre.

En 1957, je fus envoyé en mission pour deux ans par le mouvement des Scouts de France en AOF, à Dakar, en prévision de l’éventuelle indépendance du territoire. Il s’agissait d’organiser un mouvement scout autonome, vraiment indépendant de celui de la France, avec ses structures administratives, ses cadres, ses formations. Les SDF (Scouts de France !) étant confessionnels, catholiques, je présentai mes ‘lettres de créances’ à l’archevêque de Dakar, Monseigneur Lefebvre.  Je fus étonné de ressentir chez ce prélat un grand manque de charisme, ce qui me permit de comprendre son parcours postérieur d’évêque intégriste s’opposant au Vatican, comme celui d’un homme de paille, un homme manipulé.

Je partageai mon bureau avec l’abbé Hyacinthe Thiandoum. Nous nous estimions et échangeâmes beaucoup. C’est ainsi qu’il me confia des dessous très peu glorieux de l’évangélisation. Si j’avais encore eu quelques illusions sur les bienfaits de la colonisation, je les aurais vite perdues. Il s’agissait de fait sordides, malheureusement très humains, empreints et favorisés par le regard que portaient généralement les colons  sur ceux que la plupart des blancs considéraient comme étant des sous-hommes. C’est donc en parfaite connaissance de la situation que ce prêtre d’une grande humanité reçut peu après la charge d’archevêque de Dakar.

J’aurais beaucoup de faits à citer sur l’immense mépris que la plupart des blancs venus s’enrichir  (un franc CFA valait deux francs français !) sur le dos des africains. J’ai vu le racisme à l’œuvre, à ciel ouvert, banal, quotidien. Et, rentré en France, je l’ai vu, ce racisme s’épanouir, aux Minguettes, à Lyon, à Bel Air, à Saint Priest, toujours aussi écœurant.

Alors merci, MDP, de nous avoir permis de constater que beaucoup de personnes se mobilisent avec compétence et générosité pour lutter contre ce poison qu’est la xénophobie. Elles nous invitent à rester vigilants. C’est si tentant d’abaisser l’Autre pour se sentir supérieur !