Lettre d'une professeure à ses élèves

24/03/2016 10:04

 

Pour les lecteurs de ce site qui n’ont pas la chance d’accéder à Médiapart, je me permets, avec l’autorisation d’Anna Blank son auteure, de transmettre ce texte. J’estime que cette lettre écrite en ces temps difficiles, est  un très bel exemple de ce que peut être la relation d’une professeure avec ses élèves.

 

Lettre à mes élèves après les attentats

  • 23 MARS 2016

 

 

Cette lettre a été écrite après les attentats de Paris, à l’attention des élèves qui suivent mon cours de littérature anglophone, des jeunes gens qui n’ont pas tout à fait vingt ans. Depuis hier, elle a retrouvé son actualité.

Ce matin, j’ai reçu un message d’un Américain qui avait trouvé mon nom associé à une pétition enjoignant les gouvernements européens à respecter le droit d’asile. Ce message était poli, mais hostile. Il disait : « Je crois que personne à Bruxelles ne va plus s’intéresser à ta pétition maintenant. » («  I don't know if anyone in Brussels is going to care about your petition anymore. »). Un coup d’œil rapide à la page facebook de cet homme indique qu’il soutient Donald Trump.

Je n’ai pas le temps de lui répondre dans l’immédiat. En attendant, je me suis dit que ma lettre de novembre n’avait pas perdu son actualité. Il y a peu de chances qu’il la lise, et d’ailleurs il ne parle sûrement pas français. Mais si d’autres que moi se retrouvent interpellés aujourd’hui au sujet de leur empathie pour les réfugié-e-s, peut-être que cette lettre les touchera.

 

Lyon, mardi 17 novembre 2015

 

Chers élèves,

Ce matin j’ai réussi à me remettre au travail.

Je suis en train de corriger les copies des commentaires que vous avez rédigé sur un extrait du roman de Toni Morrisson, Beloved, un passage où il est question d’une femme qui essaie à la fois de se souvenir et d’oublier la violence qu’elle a subi (“She worked hard to remember as close to nothing as was safe”). Cette femme-là était noire et la violence en question est celle de l’esclavage. Les pages sur lesquelles vous avez vaillamment travaillé parlent de son corps et de son esprit brutalisés, meurtris, d’une cicatrice qui n’en finit pas de se réouvrir. Et bien sûr, son corps à elle, c’est aussi le corps des autres – celui des esclaves, celui de l’Amérique toute entière – car le corps de celui qui brutalise est toujours un corps qui va mal.  En temps normal, on aurait “simplement” parlé de ça en cours – comment représenter la violence, comment verbaliser l’insoutenable, comment les écrivaines parviennent à utiliser les mots pour dire ce qui ne peut être dit parce que ça fait trop mal, etc., etc.

Et puis voilà que j’ai interrompu mes corrections de copies et que j’ai eu envie d’écrire à mon tour en prenant autre chose qu’un stylo rouge. J’ai eu envie de vous dire que ce qu’on est tous en train de crier et de penser depuis quelques jours “Nous sommes Paris”, “Nous sommes celles et ceux qui sont tombés”, c’est ce qu’on devrait toujours faire, et pas seulement en cas de guerre ou d’attaque terroriste: “je suis l’autre”, je me mets à sa place, pour un temps j’imagine ce qu’elle a vu, ce qu’elle a entendu, ce qu’elle a subi, ce qu’elle a pensé , je suis elle, je prends sa souffrance, je prends sa lutte, je prends sa force, je vais dans son monde pour peu qu’on me laisse du temps et de la place pour le faire – une minute de silence, une nuit blanche, mais aussi une copie qui attend que je la remplisse. Puis je rentre chez moi.

Voilà, chers élèves, ce que je voulais vous dire: on va tous avoir besoin de rentrer chez nous à un moment donné, de se remettre au travail et de se remettre à danser (pas forcément dans cet ordre). Mais tant que vous avez du temps et de la place pour le faire, n’oubliez pas ce geste que nous avons tous fait ces derniers jours dans la douleur, car il faudrait apprendre à le pratiquer hors de l’état d’urgence, au quotidien, et pas seulement pour pleurer les morts mais aussi pour nous occuper des vivants: ce geste que connaissent bien les écrivaines, et leurs lectrices, et leurs lecteurs. Ce geste qui consiste simplement à s’imaginer (un petit moment) à la place de l’autre.

 J'ai ajouté le lien vers la pétition dont il est question dans le billet, si cette cause vous parle, merci de signer et de faire circuler: https://chn.ge/1p8zB3E