Lettre ouverte aux députés français

11/01/2016 10:52

 

Lettre ouverte aux députés français

Mesdames, messieurs les députés,

 C’est un des 44.6 millions d’électeurs qui vous adresse aujourd’hui cette supplique, autrement dit, une fraction infinitésimale du total des électeurs, pour ne pas dire rien.

Mais ce rien, a déposé dans une urne un bulletin portant un nom, peut-être le vôtre. Joint à d’autres, ce bulletin a fait nombre, plus ou moins supérieur à celui des concurrents. Ce qui est sûr, c’est que vous l’avez emporté dans votre circonscription. Vous êtes devenu(e)s député(e)s, c'est-à-dire qu’un nombre plus important d’électeurs que celui de vos concurrents, a estimé avoir confiance en vous pour les représenter. C’est une personne, vous, et nulle autre, qu’ils ont désigné comme leur porte-parole. Désormais, votre voix à vous n’est plus seulement la vôtre, elle est celle des milliers de personnes qui n’ont pas les moyens, dont le temps, de traiter des questions se posant sur le plan national. Ils vous ont chargé de le faire à leur place. C’est une énorme responsabilité. Bien sûr, toutes les décisions auxquelles vous participez n’ont pas la même importance. Si je vous écris aujourd’hui c’est parce que vous allez devoir vous prononcer au sujet de la « déchéance de nationalité », sujet que j’estime être « essentiel », au sens stricte du terme.

Si je donne mon avis, ça n’est pas que je sois plus savant que mes compatriotes, mais parce que vos prédécesseurs ont créé la retraite qui permet qu’après une vie active, un citoyen comme moi puisse jouir d’une plus grande liberté d’esprit, et, du coup, réfléchir plus sereinement. Or la réflexion me conduit à estimer que frapper une personne de déchéance de sa nationalité est un crime contre l’Humanité.

L’identité de tout être humain se définit en partie par son appartenance à un groupe, quel qu’il soit, une nation pour beaucoup. Cette composante qui fait en partie de nous un sujet, un « je », se voit, en France, certifiée par la précieuse carte d’identité.

C’est rappeler que nous ne naissons pas par génération spontanée, mais que nous sommes issus d’un couple, que nos parents sont eux-mêmes le fruit de toute une lignée qui s’enracine dans des temps immémoriaux. Si ma mémoire est bonne, j’ai souvenir d’avoir lu dans des ouvrages d’ethnologie, que dans certaines ethnies où les liens sont très forts, il suffisait que le groupe décide de bannir un de ses membres, pour que celui-ci meurt sur le champ.

Pour moi, en France, en 2016, déchoir de sa nationalité une personne, équivaut à rétablir la peine de mort.

Certes, il vous sera sans doute demandé de n’appliquer cette mesure qu’aux personnes jouissant d’une double nationalité, ce qui est une demi-mesure à la Salomon, celle de proposer gentiment de couper la personne en deux. Il s’agit pour moi d’hypocrisie : vouloir malgré la violence de cette mesure, tenter de prouver son « humanité ».

En fait, cette mesure dont les sondages disent qu’elle est approuvée par une majorité de français, peut se comprendre de la part de chacun de nous qui avons été horrifiées par les massacres d’innocents et qui réagissons en éprouvant un sentiment de vengeance. Mais nous sommes dans un pays de Droit qui impose aux victimes de ne pas se faire justice elles-mêmes. C’est évident que les terroristes doivent être poursuivis et sanctionnés par l’Etat, mais jusqu’à présent, en France, Justice n’est pas vengeance.

Pour moi adopter une telle mesure et l’inscrire dans notre Constitution est non seulement une faute lourde, mais une grave erreur.

Réagissant ainsi, l’Etat français obéirait à un réflexe primaire, instinctif, pavlovien. Il amalgamerait le crime et ses auteurs.

Le crime est production abjecte, inadmissible, à pourchasser sans répit, à condamner sans indulgence.

Les criminels sont des êtres humains.

Or « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… » Ainsi débute le préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme.

Or les terroristes, que nous le voulions ou non, sont membres de la famille humaine.

La Constitution d’un Etat est, je crois, un texte qui définit l’esprit même d’une Nation, ses valeurs. Inscrire dans notre Constitution le principe de la déchéance de la nationalité serait ne plus adhérer à la déclaration universelle des droits de l’homme. Ce serait une faute impardonnable.

L’horreur des crimes commis par les terroristes mais surtout par leurs commanditaires, malades relevant de la psychiatrie, a légitimement ébranlé le sang-froid de nos gouvernants. En fait, ils ont obéi au réflexe pavlovien que je citais plus haut, et qui a pour nom le procédé du « bouc émissaire ». C’est ici qu’est la grave erreur.

Lorsque sont commises des actions illicites par des membres d’une communauté, la culpabilité que soient perpétrés de tels actes devient insupportable pour tous. La survie de cette société est compromise. D’où l’astuce trouvée par ses dirigeants : une cérémonie est organisée qui va voir un animal être chargé symboliquement des fautes de toute la communauté, puis chassé dans le désert d’où il ne reviendra pas. Un bouc, animal à la réputation sulfureuse et puante, fera parfaitement l’affaire. La communauté peut respirer, elle est vierge à présent de malfaiteurs.

J’estime que cette mise à mort sociale qu’on imposerait à certains terroristes a pour unique fonction de satisfaire notre confort de citoyen, de nous exonérer de nos propres fautes citoyennes, d’exiger de ne pas confondre ces criminels avec tous les autres bons citoyens que nous prétendons être, ceux qui aiment leur patrie ?

Il est pour moi impensable que la France, mon Pays, par l’adoption de telles mesures, renonce à faire partie de la communauté des signataires de la déclaration des droits de l’homme.

Veuillez agréer, mesdames et messieurs les députés, l’expressions de mes respectueux hommages.

Jean-Marie Charron