L'orientation des lycéens

12/07/2016 17:22

 

 

J’ai apprécié la chronique de Thomas Piketty « Le scandale APB » dans le Monde d’hier, lundi. Dans cet article ce professeur se soucie essentiellement de la question de la justice sociale, des chances qu’a chaque enfant de ce pays démocratique d’accéder au savoir. Comment permettre à chacun de réaliser le parcours de formation désiré, quelle que soit son origine sociale ?

Or un outil, un logiciel, l’APB, (Admission Post Bac ) devrait théoriquement donner aux lycéens  les chances de se réaliser. Ce serait, selon Piketty, un instrument parfait s’il était transparent. Ce qui n’est pas le cas et permet d’imaginer toutes les manipulations. D’où, pour Piketty,  la nécessité d’ouvrir le plus tôt possible, un débat public à ce sujet.

S’attaquer à cette question technique, maintenant, est sans doute capital. Mais si je la crois utile aujourd’hui, ce ne serait que bricolage si que le problème de l’égalité des chances n’était pas beaucoup plus profond.

C’est la conception même de l’enseignement qui est à repenser fondamentalement. Voici un exemple qui semble être pour T.Piketty un acquis certain : les notes.

La docimologie (la science de la notation) prouve que pour un devoir de sciences dites exactes, il faut les notes de quelque chose comme 80 correcteurs différents pour qu’une note composée de la moyenne de toutes soit stable. Dans les 120 pour un travail littéraire. Or une note, attribuée sincèrement, n’est que l’opinion très subjective d’une personne. Je me souviens avoir, dans les années 60, décidé qu’à trois correcteurs nous corrigerions chacun les copies des étudiants de  nos trois groupes de Psycho-sociale. Or notre attente fut confirmée : il était très rare que nous mettions tous trois la même note. Pour une même copie les écarts étaient en général importants selon que nous étions sensibles plus à une dimension qu’à une autre et il ne s’agissait pas de laxisme ou de rigorisme systématique chez l’un de nous.

Sans compter qu’une note représente, en général, l’appréciation de la justesse ou non du rendu de la subjectivité de l’enseignant qui peut varier considérablement selon l’appartenance sociale dudit enseignant. Si l’élève s’adapte bien à la pensée du prof, la note sera bonne. Il s’agit de la reproduction d’un savoir existant chez le « savant ».

Mais au-delà de l’exemple des notes, c’est la conception même des études qui est à repenser.

Socrate, dit-on, pratiquait la « maïeutique ». Se considérant comme une sage-femme, le philosophe accouchait du savoir de son disciple. Celui-ci avait en soi sa vérité, l’accoucheur n’était là que pour la mettre au monde.

Or toute personne, quelle que soit son origine, est porteuse de vérité. Le bébé n’a généralement pas le même bagage génétique de l’accoucheur.

Belle idée donc et qui n’est pas utopie.

J’ai eu l’immense chance d’appartenir à la FPP (formation à partir de la pratique) dans les années 70 jusqu’à ma retraite (1993). Cette formation a été créée à Lyon 2 par le philosophe Alain-Noël Henri. Elle est ouverte aux personnes ayant au moins cinq années de vie professionnelle (toute profession) et désireuses d’obtenir les diplômes universitaires de psychologie. Elle part des questions de l’étudiant(e) qui les élabore et en fait un dossier, souvent annuel, à présenter devant un jury de trois personnes. Une grille fixant les exigences méthodologiques et domaines à aborder permet d’obtenir des « niveaux » et finalement, des diplômes. Seule exigence, nécessaire à la réussite, faire partie d’un groupe d’étudiants, hebdomadaire ou mensuel, où se discute le dossier. Il n’y a pas d’enseignement à régurgiter, seulement une démarche, exigeante, à faire valider. Le recul de plus d’une trentaine d’années de pratique me permet d’affirmer qu’un tel accouchement donne de très beaux bébés, qui, dans la vie, ont fait ou font leur preuve.

Sans doute qu’il existe dans d’autres lieux de telles méthodes de formation. Ce que je sais, c’est que nous avons tenté de « faire école » en présentant notre travail dans d’autres universités, mais que  (à l’époque) nous n’avons trouvé que méfiance : le seul enseignement valable alors semble suivre la loi des vases communicants. Le contenu C du professeur P passe chez le futur professeur P’ qui transmettra le contenu C’ et ainsi de suite.

Les innovateurs ont du pain sur la planche.