PAROLE DE VIEUX (suite)

25/06/2018 02:09
 
Parmi les nombreux chercheurs qui se sont intéressés aux premières années, capitales, d’un nouveau-né humain, Piera Aulagnier a ouvert un vaste champ d’exploration, notamment en éditant chez PUF, en 1981, la violence de l’interprétation. 
 
L’auteur, psychanalyste, a découvert en soignant des adultes souffrant de troubles psychiques graves, l’origine de leur violent mal-être. Leur relation au monde avait été violemment et durablement perturbée lors de la période où ils étaient in-fans, c'est-à-dire non-parlants. Or le nouveau-né humain ressent une multitude de choses qui le font réagir par des  mouvements, des vagissements, lallations, et mimiques. Et c’est là où la mère (ou son substitut) joue un rôle capital. Elle donne du sens à ces manifestations, faisant de l’in-fans un être « sensé », qu’elle introduit du même coup, par imprégnation,  dans la communauté d’une langue.
 
Généralement la mère interprète correctement les signaux émis par son enfant, et s’il lui arrive de se tromper, son affection et son désir de bien faire lui serviront d’expérience, et donneront à l’enfant l’occasion de mieux s’exprimer.
 
Par contre, si les erreurs d’interprétation sont fréquentes, voire permanentes, le nourrisson ressent cette dissonance et se trouve désorienté. La mère éprouve le sentiment d’être face à un étranger et doute de sa maternité. Mère et enfant sont en grand danger.
 
Or, depuis quelque temps, le vieux que je suis et qui se sent diminué dans de nombreux domaines  perçoit différemment l’expression « retomber en enfance ». Ce constat, lorsque je n’étais pas encore vieux, concernait ceux que je suis à présent devenu et je ne me trouvais pas très compréhensif, alors j’atténuais la violence de mes mots. Je parlais non de vieux mais d’anciens. Si l’occasion se présentait, je cherchais des raisons d’intérêt, de respect et d’admiration dans le passé de la personne, mais en définitive je ne me suis pas orienté vers la gériatrie ou la gérontologie, alors que la piste s’ouvrait tout juste, prometteuse. J’ai choisi de travailler avec des adultes installés dans la vie, actifs. (dynamique de groupe) mais rapidement je me suis consacré aux enfants et adolescents en difficulté, arguant en public qu’il était préférable d’aider quelqu’un qui a la vie devant soi plutôt qu’une personne âgée qui a déjà bien vécu. En privé je savais que je n’avais pas le désir que ces personnes me renvoient une image de moi-même qui arriverait assez tôt, en fait, bien plus vite que prévu.
 
Or je découvre ces temps que le « retomber en enfance » concerne non les vieux mais la société et les adultes actifs qui la composent. Ce sont eux que la vue des anciens fait régresser à l’époque où ils étaient in-fans, soumis à la toute-puissante maternelle qui parle et agit pour vous, ou s’identifiant à elle.
La société française et une grande partie de la population face à ses vieux comme moi, diminués, en état de dépendance et d’infériorité, se découvrent toutes-puissantes et en état de décider de leur vie à leur place tout en prenant  une revanche vis à vis de ceux qui les ont précédés et soumis. 
Les dirigeants du Pays et ceux qui les y approuvent se trouvent à endosser aujourd’hui le rôle infantile de Mère-Reine et d’Infans-Roi et mettent sous tutelle leurs vieux, les dépossédant de leur libre arbitre. Or je pense faire partie d’une grande majorité de vieux qui ont toute leur tête et aimeraient continuer à vivre librement, en tant que citoyens responsables.