PAROLE DE VIEUX

24/06/2018 13:19

 

Je suis arrivé  à un âge qui permet de lire le chemin parcouru avec les multiples bifurcations qui m’ont imposé de choisir. Cette prise de recul me révèle des raisons sur le coup inapparentes, très personnelles, en même temps que, grâce à  la lecture d’œuvres magistrales, pouvant s’inscrire dans de l’universel.

La mort ne m’a pas encore imposé de mettre un point final à mes réflexions, aussi j’expérimente à chaque instant la richesse de mon statut de vieillard, mais aussi sa violence. C’est une vraie découverte, inattendue, inespérée, et finalement passionnante.

Je vais peut-être livrer, à titre d’exemple,  quelques aspects personnels mais ce qui me paraît intéressant  c’est de tenter de comprendre le sens que prend la vieillesse dans la société où je vis.

Une expression s’est imposée à moi ces jours-ci, « retomber en enfance ». Elle m’est apparue se justifier pleinement dans des détails du quotidien, par exemple l’impossibilité physique de nouer les lacets de ses chaussures, de se tailler les ongles des orteils, d’enfiler des chaussettes, pour ne parler que de ce qui se passe en bas du corps, mais le milieu de ce corps est tout aussi source de problèmes, source au sens propre et propre au sens hygiénique. Vous vous voyez avec une couche ! La honte ! Or pourquoi un brusque dysfonctionnement physique pourrait être honteux ! Oui, un corps, ça vieillit, malgré le mensonge des crèmes « anti-âge ». C’est un fait, et avec un peu d’humour, en songeant à l’époque où l’on cultivait ses biscottos, ça peut même être amusant.

Mais que dire de ce qui se passe en haut du corps ? Le sujet est encore plus délicat. On vous dit que votre cerveau se ramollit, qu’il se dessèche comme une vieille noix. Et c’est un peu vrai, j’ai bien du mal à puiser dans mon stock de noms propres, souvent ça revient, mais il me faut du temps. C’est très gênant lorsqu’une amie, ou un ami, ainsi vous échappe, mais le plus inquiétant selon moi, ce sont les noms propres (façon de parler) qui s’imposent constamment à vous et ne peuvent sortir de votre tête. Macron, par exemple. Le matraquage de sa propagande est tel qu’il surgit à toute occasion, associé à n’importe quoi, et pas seulement à « fosse septique » ou « banquier », mais aussi à « honnêteté », à « souci des pauvres », à « fraternité » ! Si bien que tous les vieux comme moi voteront la prochaine fois sans réfléchir « Macron ». A tel point que pour un bien-portant, c'est-à-dire un non-vieux, un vieux authentique, ça radote, et ça vous autorise à penser à sa place, à lui clouer le bec, à décider pour lui, à l’empêcher de dépenser son argent en bêtises, à…etc.

Or cette invisibilité vécue du vieux que je suis a fait surgir une hypothèse qui donne sens à mon statut, et peut-être à celui de mes semblables.

« L’état effectif de dépendance du vieux fait régresser lui-même et son entourage à celui de « l’in-fans » et à la violence de l’interprétation de sa fin de vie par les autres. »

« La violence de l’interprétation », Piera Castoriadis Aulagnier. PUF 1981, est un des ouvrages fondamentaux qui m’a accompagné dans ma pratique de psychologue clinicien.

Piera Aulagnier décrit la période fondatrice que vit tout être humain en tant qu’infans, c'est-à-dire non-parlant. Puisqu’il ne parle pas, c’est la mère (ou son substitut) qui prend la parole à sa place, qui dit ce que ressent, éprouve, exprime, pense, imagine, ce que veut dire son enfant. Elle impose à l’enfant lui-même et à l’entourage le sens des faits et gestes de son enfant. Et cette situation dure jusqu’au moment où l’enfant devenu parlant peut imposer à l’entourage sa propre version de ce qu’il éprouve. De sept à dix, onze ans, sa parole se fait, aux yeux de l’adulte, raisonnable, et donc audible. Mais lorsque l’adolescent(e) perd sa malléabilité et jette un œil plus critique sur le monde qui l’entoure, le malentendu s’installe. Le jeune refuse que sa vie soit décidée par autrui, jusqu’au moment où le jeune moins jeune peut  ou non, accepte ou non, (de) s’insérer dans la société.

Mais demeurent toujours ouvertes les blessures, quelquefois très graves, subies lors de la période initiale d’interprétation, dénominateur commun à tout être humain, et qui peut faire l’unité, d’un groupe lors d’un conflit social.

C’est peut-être ce qui se passe en France vis-à-vis de personnes dont les codes culturels (étrangers, jeunes ) sont différents de ceux des gens en place, ou de ceux dont on n’a plus rien à apprendre (les vieux). Pouvoir retrouver, individuellement ou collectivement, la jouissance que confère  la toute puissance maternelle initiale, agie ou subie, de penser et décider à la place des autres (tout dictateurs, Macron et cie) ne peut que provoquer le refus, une très saine révolte.

Parole de vieux.