Question d'identité

20/04/2014 20:11

                                     

Avertissement :

 

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées n’est pas du tout le fruit du hasard.

 

 

 Je me réveille en sursaut comme tous les matins depuis deux mois, à l’heure où le bistrot lève son rideau et la boulangère installe ses croissants. Le monde du travail diurne entre progressivement en transe. Or, curieusement, depuis que je ne fais plus partie de ce monde, je me réveille bien plus tôt qu’avant, non parce que je veille moins, au contraire je n’arrive plus à me coucher, mais parce que chaque nouvelle journée se présente à moi comme un gouffre qui va me happer

 

             Et c’est le sentiment de chute imminente qui me réveille.

 

             Je me découvre haletant, cramponné à mon drap et plusieurs fois même, je me suis retrouvé réellement par terre. La journée s’ouvre alors à moi, béante, désespérément vide.

 

             Qu’il est loin ce temps où je m’offrais la gourmandise de résister à l’attrait de la journée en goûtant quelques minutes supplémentaires de douce chaleur de lit. Mais à l’époque, je savais cette journée lourde de multiples problèmes à résoudre, comme autant de batailles à livrer, dont je sortais quasiment toujours vainqueur : je m’étais passionné très tôt pour l’informatique et avais vécu pendant des années l’aventure qui consiste à transfuser à un robot votre pensée, à soumettre la machine à votre volonté, à l’obliger à mettre son extraordinaire rapidité d’exécution au service de votre désir. Plus qu’un métier de dompteur, c’était un travail de stratège, exigeant beaucoup de finesse, d’intuition, d’astuce. S’établissait un secret rapport, très jouissif, avec une force quasi magique qu’il fallait aborder avec respect mais détermination.

 

              C’était une partenaire étrange que ma « bécane ». En fait, c’était ma meilleure amie, qui me rendait fidèlement et au centuple ce que je lui avais confié. Je lui devais même d’avoir surmonté les douloureuses épreuves que les humains m’avaient infligées ces dernières années : mon divorce, d’abord, puis la mort de mon père .Deux séparations qui m’avaient déchiré si fort que j’avais cru en perdre la raison. Heureusement qu’avait existé le champ clos magique de mon bureau au centre duquel elle, ma bécane, m’attendait fidèlement, prête à la joute.

 

              Je l’avais baptisée d’un nom connu de moi seul et que j’avais pris soin de ne jamais prononcer à haute voix quand je lui parlais, surtout bien sûr en présence d’un tiers. Je ne l’appelais que par son initiale, B : « Alors ,B, comment ça va aujourd’hui ? – Quel tour vas-tu encore me jouer, ce matin, ma petit B ? » Pourquoi B ? B parce que Bonnie. La première chanson dont je me souvenais, c’était celle que me chantonnait mon père quand je me blottissais sur ses genoux : « My Bonnie is over the Ocean… » et je m’étais toujours senti délicieusement triste d’être séparé d’une bien-aimée inconnue, dont j’attendrais le retour et que je reconnaîtrais à l’instant où elle apparaîtrait, sans l’avoir jamais vue. Ainsi je l’avais toujours attendue, cette compagne idéale, même après la rencontre de celle qui allait devenir ma femme. A elle pourtant, j’avais honnêtement pu dire que je l’aimais, car il faut savoir la versatilité des mots pour oser les employer. Or « amour », « je t’aime » sont sans doute de la langue française les mots actuellement les plus usités. On dit « j’aime la ratatouille », « j’aime les sports d’hiver », « j’aime Shell », alors pourquoi ne pas dire à une femme qui ne vous est pas antipathique : « je t’aime ». A celle qui est over the sea, je trouverais une autre manière de dire l’intensité et la délicatesse de mes sentiments. J’irais en deçà du vocabulaire, j’échangerais de l’intérieur des mots, de ce qui constitue leur substance, leur chair. Dire « je t’aime », ça peut se penser : « je t’ai me », c’est-à-dire « tu es à moi, je te possède, tu es mon esclave, ma propriété, ma chose ! ». Et l’autre entend ce qu’il, ce qu’elle veut entendre. Et l’on vit comme ça, cahin-caha, d’approximation, de malentendu, et surtout de « bien entendu » mais on vit. N’est-ce pas le lot commun ? Ça  peut même être : « je t’haine ! » Qui peut percevoir la différence ? Et même si l’autre entend juste, il peut toujours croire à une étourderie et reconstruire le son qu’il souhaite entendre, tant la nature du message réel lui serait insupportable.

 

           Non, ce qui compte, c’est la lettre, chaque lettre de chaque mot : « j.e.t.a.i.m.e. ». Qu’une seule lettre manque ou ne soit pas à sa place, et le message n’existe pas : « ejtiaem » ?

 

           Mais compte également l’espace entre les lettres, aussi nécessaire que la distance entre les êtres. Si j’écris « jeta ime », on est en droit de se demander qui jeta ? et qui est cet ime ? et tout de suite se pose la question de la nature même de l’amour. Est-ce jeter-être jeté ? Prendre-être pris ? Consommer-être consommé ? Oui, c’est tout ça, l’amour qui, comme tout sentiment, n’existe qu’enveloppé par les mots.

           Un nourrisson, cet être humain non encore perverti par les mots, qui est dit « enfant », « in-fans », c’est à dire non-parlant, n’a pas de sentiment. Il est. Il est heureux ou malheureux, affamé ou rassasié. Il est, impérieusement, impérialement, simplement. Qu’advienne le langage, et le mensonge surgit. Il arrive d’abord par la mère : Le nourrisson pleure ? « Ah, il a besoin d’être changé ! » interprète la mère, alors que ce que désire l’enfant, ce sont des caresses ! Le piège du langage, je l’avais compris très tôt, moi qui n’avais commencé à parler qu’à quatre ans, à tel point que ma mère m’avait cru débile. Mais vint l’écriture ! Et, ce qui pour la plupart des enfants était difficulté fut pour moi un régal. De plus, comme j’étais gaucher, on me fit écrire en script, lettre après lettre. Ce fut ma chance car si j’acceptai de former et de formuler des mots, c’est parce que je tenais les lettres en laisse, une à une. Qu’un mot veuille faire le malin et je le massacrais.

 

             Un jour, à l’école, le maître importa un mot nouveau, « grandiloquent ». Moi, je trouvai ce mot prétentieux et décidai de le punir et, par la même occasion, de tester son importateur. Dans une rédaction je transformai « grandiloquent » en « grand disloquant ». Le résultat fut spectaculaire. Bien sûr le mot fut cassé mais surtout le maître, qu’on aurait dû dire « bon » révéla devant toute la classe de la méchanceté. D’abord l’instituteur me ridiculisa, moi, devant tous les autres, m’accusant d’avoir voulu faire le malin en employant des mots savants dont je ne connaissais même pas l’orthographe. Ensuite il s’en prit à tous les enfants en général, qu’il trouvait ignares, stupides, et pour tout dire, inintéressants. Ainsi le maître, tout savant qu’il était, était tombé dans le piège que moi, l’élève, l’ignare, lui avais tendu. Je quittai la classe partagé : meurtri d’avoir été la risée des autres et d’avoir perdu l’estime du maître que j’avais espéré plus solide, mais heureux d’avoir mis à jour la haine foncière qui animait quelqu’un dont la qualité professionnelle de base aurait dû être sinon l’amour, du moins le respect. En fait cet homme ne souhaitait que jouir d’un pouvoir facile parce qu’exercé sur plus faibles. C’est pour cela qu’il était instituteur. Or un maître n’existe que grâce aux mots et comme les mots n’existent que grâce aux lettres, je découvris que le principe vital de l’Univers se nichait dans l’alphabet, l’Alpha et l’Oméga !

 

Manier l’alphabet, jouer avec les lettres, c’était faire exister ou détruire choses et gens. C’était saisir leur essence. Ainsi il était aisé de percevoir que sous le maître-mot « maître » sommeillait, prêt à surgir le « traître ». Dorénavant, je me méfierais des gens qui détiennent le pouvoir, qui prétendent vouloir le bien des autres. Non, je n’avais pas perdu ma journée, même si j’avais dû la payer au prix fort de l’humiliation et de la désillusion.

 

             C’est ainsi que les lettres devinrent mes amies. Je les calligraphiais, les bichonnais, les polissais, m’émerveillant de voir s’épanouir la personnalité si différente de chacune d’elles, leur subtilité, leur sensibilité qui pouvait même les entraîner à de la susceptibilité. Il fallait voir leur sens de l’étiquette, leur attachement au protocole, non qu’elles eussent du mépris les unes pour les autres et s’installassent dans une hiérarchisation figée mais selon les situations qui variaient d’une phrase à l’autre, leur fonction différait que l’on devait respecter. Telle lettre dans le rôle de chef à un moment donné comprenait fort bien la nécessité de son statut de servante un instant plus tard. Par exemple le « e » à l’accent grave acceptait volontiers d’être muet deux secondes après. Je considérais que les lettres nous donnaient à tous une leçon de démocratie. Ceci dit, certaines unions étaient à éviter à tout prix tant elles se révélaient catastrophiques, à l’exception, je ne savais pourquoi, des noms portés par les personnes, les noms « propres » (les autres étaient-ils sales ?). Ainsi, dans ma classe à l’école primaire, un garçon, d’ailleurs très gentil,  s’appelait Rzepczak. Jamais je n’osai lui dire combien les lettres de son nom devaient être malheureuses, mais celui-ci devait bien le sentir car lui aussi paraissait malheureux. Les autres se moquaient de lui constamment, sans doute parce que cette orthographe-là leur échappait. Un jour pourtant, je me risquai à lui demander pourquoi il persistait à agencer les lettres de son nom de cette manière. Le garçon accepta de répondre à condition que je garde le secret, ce que je promis. « Rzepczak » désignait dans la langue mystérieuse d’un pays lointain « betterave rouge », ça tombait bien, j’aimais beaucoup la salade de betteraves rouges et nous devînmes amis.

 

 

                Ce n’était pas le cas avec les chiffres. Ceux-ci me furent d’abord complètement rébarbatifs. Je les trouvais froids, calculateurs, distants, voire hautains. Ils étaient d’une autre espèce que les lettres avec lesquelles tout mariage était interdit. Ils ne pouvaient faire partie de la communauté, des sauvages en quelque sorte. Mais considérée de cette manière, cette population devenait intéressante, et donc, ethnologue en herbe, je décidai de l’étudier et ce fut passionnant. Ainsi je découvris avec effroi mais non sans ravissement, des mœurs ahurissantes, telle que l’anthropophagie : ces être-là se mangeaient ! Que font par exemple 2 et 3  ensemble ? Ça  fait 5 ! Ils se sont entredévorés. Belle mentalité ! Et ça n’est pas tout. Ça coïtait de tout côté, se multipliait, se divisait, se soustrayait à ses obligations, bref, de vrais humains, ou plutôt, si j’avais dû, enfant, donner une image de ces deux mondes que sont les lettres et les chiffres, j’aurais dit que celui des lettres, c’était le paradis terrestre d’avant le péché originel, et celui des chiffres, le monde d’après le péché, celui de Caïn, de maintenant, le monde du business, des guerres, de la prévarication, de la magouille, du mépris de l’autre. Je fus tenté de fuir le monde des chiffres et de me réfugier chez les lettres, mais force me fut de composer puisque je vivais avec mes parents et que ceux-ci avaient choisi leur camp. Je le découvris un jour avec stupeur : mes parents mathémaniquaient :

 

                                        1 + 1 = 3 !

 

J’eus une petite sœur !

 

+ moi = 4 ! C’est à n’y rien comprendre. Moi qui jusqu’alors avais fait de mes parents des humains à part, quasiment des demi-dieux, fus obligé de reconnaître qu’ils étaient comme les autres. Ce constat m’affecta beaucoup. Dès lors je considérai mes parents avec le recul d’un anthropologue et ce que je compris de leur fonctionnement m’aida plus tard à décoder celui de tous les humains, tant dans leur comportement individuel, interindividuel que groupal et même international. Ainsi les deux blocs de l’Est et de l’Ouest se comportaient comme un vieux couple qui vit dans la haine, qui se méprise, qui prend le monde à témoin de la mauvaiseté de l’autre, mais est incapable de divorcer tant chacun a besoin d’un repoussoir pour se croire le meilleur, ou tout simplement pour exister. Et j’avais trouvé les U.S.A. tout aussi pitoyable que l’U.R.S.S. Et chaque pays fonctionnait ainsi, dans la peur et le rejet de l’autre simplement parce que celui-ci est différent, étranger, donc étrange, donc suspect.

 

               A ce titre la France n’était pas meilleure que les autres pays, surtout depuis l’arrivée de la Droite au Pouvoir, droite qui devait en partie son succès à l’exploitation chez les citoyens des plus bas instincts nourris par la haine de l’Autre, de celui à l’identité douteuse. C’est même ce qui m’avait poussé à m’intéresser à la politique et à pencher vers la Gauche, moi qui étais né dans un milieu « bien-pensant », c’est à dire de droite, et avais fait mes « humanités » chez les « bons pères ». Mais devant l’insistance de mon entourage à confondre pauvre et voyou, étranger et voleur, je m’étais senti étranger à mon propre milieu, subissant du coup le mépris de mes proches. Si bien que moi qui croyais ne penser que justice me surpris à raisonner en homme de gauche.

 

                Lorsque je pris conscience de ce revirement, je m’en réjouis, voyant là le signe de la rupture de mes dernières attaches infantiles et l’entrée définitive dans l’adultité. Toutefois, ayant connu les envoûtements liturgiques, je refusai toute appartenance à un parti, même parmi les moins autoritaires et dogmatiques, car un Parti, quel qu’il soit, se doit de durcir ses positions et de caricaturer celles des autres s’il veut mobiliser ses militants et attirer les sympathisants. Ce faisant, il entre dans la fameuse opposition du couple infernal bon/mauvais. J’avais donc décidé de garder ma totale liberté d’opinion et  d’action dont l’aboutissement résidait dans l’acte de voter, mais je regrettais que ma voix n’en vaille pas cent.

              En fait je découvrais qu’à travers les hommes de gauche survivaient des humains du Monde des lettres, et donc pas mal d’utopistes, et ces gens-là quand ils parlaient me faisaient chaud au cœur, à défaut de me convaincre. La musique de leur discours me charmait, elle fleurait bon la générosité et c’était ça qui comptait car je  haïssais les logorrhées officielles qui brassent le vide avec leurs phrases creuses truffées de mots ronflants. Seule comptait l’harmonie des lettres, là était la vérité, et c’est ainsi que je rencontrai Bonnie et plongeai dans l’informatique. J’en fis mon métier.

 

…..

 

 

              Mais cette époque me paraît si lointaine – deux mois déjà – que je me demande si elle a réellement existé, si j’ai réellement été cet homme-là, chef d’une petite entreprise. C’est comme si je me souvenais de quelqu’un d’autre, dans une autre vie, quelqu’un que j’aurais bien connu. Mieux encore, c’est comme si cet homme n’avait jamais existé, mais serait celui que je rêverais d’être un jour, sachant que je ne le serai jamais : regret d’un futur impossible plus que d’un passé révolu.

 

             Je suis là, assis sur le bord de mon lit depuis une minute, une heure ? Je ne saurais le dire, hébété par cette étrange sensation d’a-temporalité, comme si je flottais dans un temps sans espace à travers un espace sans temps. Je, mais qui      « je » ? Moi, mais qui « moi » ? Un fantôme de chef d’entreprise ? Un ectoplasme de chômeur ?

            En tous cas, l’ectoplasme en question a les pieds gelés et la vessie exigeante qu’il allait falloir satisfaire sinon ce serait la souillure, le début de la déchéance. Pas question ! J’allais me lever. J’irais aux toilettes. Je mettrais mon café en route, me rendrais dans la salle de bains, me raserais, boirais mon café…

             Depuis combien de temps suis-je ainsi à imaginer minutieusement tous les gestes à faire dans le secret espoir qu’il me suffit de les évoquer pour en être dispensé ? Je ne saurais le dire mais ma vessie met fin à mon inertie en me propulsant vers les toilettes et dans la journée.

 

             C’est ainsi que je me trouve installé devant mon bol, et moi qui avais adoré le café allait le boire sans plaisir, par nécessité, celle de ne pas rompre avec ce qui avait peut-être été mon passé. Le café est bouillant.

 

              Tout à coup une voix mâle m’interpelle. Effrayé je me retourne vivement pour affronter l’intrus qui ne peut qu’être mal intentionné. Ma main se porte sur le manche velouté du couteau à pain, geste qui ne me prend que quelques dixièmes de seconde, lorsque je réalise que la voix sort du poste de radio que l’homme du passé a allumé à l’insu de celui du présent. Mon cœur cogne. J’ai eu très peur. Je prends le parti de rire de ma stupidité et porte la main vers le poste pour faire taire cette insupportable voix lorsqu’un mot suspend mon geste : « muguet ».

 

              Un brouillard du parfum envoûtant de mille clochettes blanches envahit la pièce que des rais de lumière découpent en tranches, comme dans la pénombre d’une forêt. Deux enfants -une fillette, ma sœur ?- et un garçonnet qu’attendri, je reconnais comme étant moi-même, parcourent un sous-bois frais à la recherche de la fleur mythique. Tous deux veillent à ne pas perdre de vue les deux jeunes gens inconnus qui doivent être nos parents. Ces deux grandes personnes semblent également prendre très au sérieux cette quête futile. Est-ce brusque fragment d’enfance jailli de tréfonds mystérieux ou souvenir ému de l’amateur d’art que j’avais été face à un tableau impressionniste ? Et comme si le tableau sortant du musée se superposait à son modèle, je me souviens : je devais avoir neuf ans. La famille s’était levé tôt et, en vélo, roulant libres sur des voies vierges de toute circulation, nous parvenons à l’orée impressionnante d’un bois. Je revois mon père attacher d’une même chaîne, dans un grand éclat de rire, les quatre bicyclettes. Puis, pieusement, nous pénétrons dans le sous-bois. Je me souviens avoir eu le sentiment de surprendre tout un peuple végétal, et sans doute aussi animal, certainement animal, qui fêtait la naissance d’une journée de printemps. Tout y est gai, frais, frémissant de bonheur. Une fête légère, heureuse, intense, mais toute de la discrétion d’une joie intérieure. Je suis si bouleversé que je me redresse et, emplissant à en suffoquer mes poumons de cet air de fête, je bloque ma respiration puis, considérant la multitude vert et or, je hurle à l’intérieur de moi-même : « J’ai neuf ans et aujourd’hui, je sais que le bonheur existe. Et si le paradis terrestre a existé, il devait être comme cela. De ça, je me souviendrai toute ma vie ! ».

                  Je me souviens. Je respire difficilement et m’aperçois que j’avais bloqué ma respiration le temps du souvenir.

 

                Or ce fragment du passé, intemporel, je peux soudain le dater avec exactitude : c’était le premier mai de mes neuf ans. Voilà pourquoi nous avions roulé si librement en vélo !

                

                 Et soudain je perçois l’insolite du silence : la voiturette de propreté ne traque pas hargneusement la crotte des chiens du quartier, les éboueurs ne hurlent pas à coups de poubelles, à la population ensommeillée, le mérite qu’ils ont, eux, à travailler si tôt.

 

                 Car aujourd’hui est le 1er mai 1993.

 

                 Cette fête du 1er mai m’a toujours intrigué : s’arrêter de travailler pour célébrer le travail m’a toujours paru bizarre. J’ai pourtant défilé moi-aussi avec mes camarades syndiqués jusqu’au jour où les gros bras d’une organisation concurrente m’ont arraché des mains la hampe d’une banderole, sous prétexte que celle-ci n’était pas à la bonne place dans le cortège. J’étais en effet au milieu d’étudiants ! Obscénité pour des travailleurs, car tout le monde sait que les étudiants, ça ne fout rien, à commencer par les enfants des dits travailleurs. Depuis, le « camarades tous unis ! », ça me fait doucement rigoler. Mais aujourd’hui, ce 1er mai me parait plus que jamais non seulement dérisoire mais déplacé, choquant, révoltant. Si les travailleurs ont à manifester, ça devrait être en travaillant plus et mieux et en donnant le montant du salaire de cette journée aux trois millions de connards dans mon genre qui, eux, n’ont pas la chance d’avoir du boulot !

 

                 Je me sens devenir sarcastique.

 

                 En fait une haine insidieuse me ronge depuis trois mois, depuis le jour où j’ai appris que ma société allait être liquidée. J’en connaissais certes les difficultés, mais mon associé avait bien pris soin de m’en masquer la gravité jusqu’au dernier moment. Je me suis donc trouvé dans la situation d’un capitaine qui, du haut de sa passerelle, apprend du second qui s’enfuit dans le seul canot de sauvetage, que le navire va sombrer. C’est ainsi qu’avec mon équipage, second excepté, je bus le bouillon.

 

                Mes gens s’en sortiraient sans doute. La plupart sont très qualifiés et certains ont déjà trouvé un emploi. Mais moi, je suis fini. Les coups portés ont été trop rudes pour que je puisse retrouver le simple désir de désirer travailler.

 

                D’abord, ce fut la trahison.

 

                C’est de moi qu’était venue l’idée de monter cette société. Je tenais d’importantes responsabilités dans le service « Recherche » d’une grande firme d’informatique sans avoir pour autant les coudées franches, d’où mon désir d’être le seul patron de mon laboratoire. Mais autant je me sentais compétent dans le domaine de la recherche, autant je me savais nul, car pas intéressé, dans la gestion des affaires courantes. Le projet prit corps au cours d’un repas amical où je rencontrai le mari d’une amie de ma femme, enfin de mon « ex-femme ». Nos désirs et compétences s’emboîtèrent. Robert était un homme de chiffres, diplômé d’une école supérieure de commerce. Il était donc de droite. Sa femme bénévolait dans plusieurs associations caritatives et leurs enfants fréquentaient les maristes. Or, alors que je savais intellectuellement et par expérience que toutes ces caractéristiques auraient dû me rendre méfiant, je ne pouvais me défaire de la conviction forgée durant l’enfance que, malgré tout, un catholique pratiquant ne peut pas être malhonnête, et que, s’il lui arrive de l’être, il ne peut que s’efforcer de racheter son péché.

 

                Nous fîmes donc affaire.

 

                La société prospéra rapidement. Robert se révéla d’autant meilleur commercial qu’il avait à vendre d’excellents produits. Mais plutôt que d’investir les bénéfices dégagés en machines et personnel, il préféra boursicoter. Et ce fut le désastre. Robert prit soin de récupérer sa mise et de me confier la charge des impayés. Alors vint la saisie par l’huissier de la seule chose au monde à laquelle je tenais, je devrais dire, le seule être, « B ». Ce jour-là, je cessai d’exister.

 

              Cela faisait tout juste deux mois.

 

              Mon café est tout froid. Je le vide dans l’évier. Le liquide noir disparaît discrètement à travers la marguerite inoxydable. Une giclée d’eau en efface toute trace et l’évier retrouve sa blancheur émaillée.

 

              Je m’entends dire à haute voix : « Voilà comment on nettoie la France ! ».

 

               J’imagine le locataire précédent. Un étudiant noir qui vient d’être expulsé. Le nouveau gouvernement n’a pas tardé à mettre en application ses promesses électorales : « Nettoyer la France ! »- « La France aux français ! »

 

               Ma sœur a acheté ce studio mansardé à Paris, à la mort du père, et l’avait mis en location. Un étudiant s’est présenté, elle le lui avait loué. Mais la police est venue et il fut expulsé. L’homme a dû partir précipitamment car il a laissé des affaires, une longue et belle cape de coton, beige et ocre, avec des dessins géométriques noirs, et un élégant chapeau conique en fibres tressées. J’avais résisté à la tentation de m’en couvrir, en hommage, comme pour dire : « Je suis comme toi, mon frère, étranger dans ce pays qui fut le mien et que je ne reconnais plus ! » mais il m’avait semblé que ça aurait été insultant car, de fait, je suis de nationalité française et, que je le veuille ou non, solidaire d’un gouvernement raciste aux décisions insultantes. Pas de quoi pavoiser !  

 

               Honteux de profiter du logement vide et du malheur de cet homme, j’avais d’abord refusé l’offre de ma sœur mais elle a fini par me convaincre et, à vrai dire, je n’avais guère le choix : c’était la rue ou pire, retourner chez ma mère. J’ai exigé de payer un loyer.

 

               Je vois d’ici cet étudiant. Il avait dû essuyer un nombre incalculable de refus simplement parce que noir. Entrant enfin dans « son » appartement, en plein cœur de Paris, capitale de la France, pays des Droits de l’Homme et sans prendre le temps de refermer la porte, il avait dû se mettre à danser au son du tam-tam que battait le cousin (il y a toujours un cousin) sur sa valise.

 

               Il devait l’aimer, à présent, la France, cet étudiant africain !

 

               Où est-il maintenant ? Dans les prisons de son pays, peut-être ? Exécuté ?

               C’est souvent dangereux, un étudiant : ça doit tout aux adultes et ça n’est jamais content, ça veut toujours davantage, ça vous critique un régime, ça veut le renverser car ça saurait mieux faire ! Alors un étudiant de surcroît étranger, c’est la peste au carré ! Ça vous bouffe de l’argent sans vous en rapporter, ça n’a même pas de la reconnaissance pour l’honneur d’être reçu dans le plus beau pays du monde !

 

                 Un étudiant français, c’est empoisonnant, certes, mais ensuite ça rapporte, ça sait se calmer, ça devient raisonnable, ça s’assagit ! Il suffit de compter le nombre de ministres de l’actuel gouvernement, qui militaient dans les mouvements d’extrême droite et se comportaient en truands ! A présent, voyez comme ils sont respectables et honnêtes et efficaces, uniquement soucieux de l’intérêt de la Nation ! Quel bonheur d’être gouverné par des gens qui ont tant d’expérience. La police ne s’y trompe pas, elle les aime, car comme eux, ils savent casser du métèque. Voilà enfin des dirigeants qui conviennent à la France Profonde, rassurants à souhait, pragmatiques, qui savent accueillir les étrangers s’ils sont riches, le temps pour ceux-ci de dépenser leurs devises. Vous voyez bien qu’ils ne sont pas racistes !

 

                   Je suis peut-être excessif mais j’en veux aux gens de ne pas avoir continué à faire confiance à la Gauche, d’avoir préféré la pseudo sécurité du libéral « chacun pour soi » prôné par la Droite. J’ai bien envie de descendre dans la rue, en béret, charentaise aux pieds, baguette sous le bras, kil de rouge émergeant de la poche, en bon français moyen, bien médiocre ! Mais une fois en bas, je trouverais ces mêmes gens, plutôt sympathiques, pas si désagréables, bonne pâte, mais bonne pâte à modeler, c’est ça le risque de la démocratie !

 

                  Allez, c’est décidé, je m’habille et je descends dans la rue. Elle doit être grouillante d’une vie qui effacera la noirceur de mes idées.

En fait, la rue digère mal cette journée bâtarde. On la dirait convalescente. Elle ne se prélasse pas comme elle sait si bien le faire les dimanches matins, heureuse de paresser après une semaine de labeur. Elle respire la mauvaise conscience du repos immérité. Des poubelles oublieuses attendent d‘être vidées. Les gamins ne sont costumés ni en écoliers ni en vacanciers et ne parviennent pas à retrouver leurs copains. On les sent désorientés. Une mère morigène son garçon et conclut son algarade par une gifle sonore. Le gamin ne pipe mot mais moi, j’ai très mal. Je ne supporte pas. Je remonte en vitesse dans ma solitude.

 

Pourquoi les mères qui d’emblée bénéficient d’un crédit d’amour illimité auprès de leur enfant s’ingénient-elles à le saccager ? Pourquoi s’efforcent-elles de saboter la confiance absolue que leur enfant leur accorde ? Leur reprochent-elles d’être le rappel vivant de la perte de leur virginité ? Jésus-Marie-Joseph ! C’est ma grande question depuis toujours. Du plus loin que remontent les souvenirs de ma propre relation à ma mère, je me vois camper prudemment entre amour et haine. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Peut-être avais-je reçu moi-aussi ma gifle un jour que sautant au cou de sa mère, je lui aurais écrasé un orteil douloureux ? Ou peut-être avais-je compris intuitivement que rien ne pouvait la satisfaire pleinement, que la plus petite joie, le moindre plaisir, pouvait la blesser parce qu’elle ne s’en sentait pas digne, ayant quelque péché originel à se reprocher, ou bien parce qu’au contraire, aucune récompense n’était à la hauteur de son mérite qu’elle estimait immense. Elle m’avait tant paru se délecter de cette insatisfaction que j’avais compris l’inutilité de vouloir la combler. J’en ai pris mon parti de telle sorte que je peux dire indifféremment que j’aime bien ma mère ou simplement que je la hais.

 

                     En fait c’est surtout au niveau du couple de mes parents que j’ai le plus souffert. Dire que chez moi c’était l’enfer serait exagéré, en tous cas pas de cet enfer spectaculaire et bruyant du Moyen-âge. Il se serait plutôt agi de l’enfer plus raffiné de Sartre.

 

                   A la maison, la tension était permanente. C’était comme si j’avais planté ma tente dans le no man’s land séparant le territoire de chaque époux. Souvent je baissais la tête pour éviter le projectile des paroles assassines. Quelquefois, devant la puérilité de leurs batailles, drapeau blanc à la main, je risquai une sortie. Dans le meilleur des cas, chacun essayait de me rallier à sa cause en me prenant à témoin de la stupidité de l’autre, mais parfois je me faisais faucher par quelque phrase mordante dont mon père, surtout lui, avait le secret. Pourtant ça n’était pas un mauvais bougre, mon père. Nous en avions passé de bons moments ensemble, à taper dans le ballon, à se balader à vélo, à faire de la luge, ou à taquiner le goujon. A condition de n’être que tous les deux.

 

                 Au dehors, mon père était très apprécié tant dans son travail qu’avec ses amis. Peu devaient se douter que son bonheur s’éteignait au seuil de la maison. Alors, soit il s’isolait, c’était le cas le plus fréquent, soit il explosait et sa femme versait des larmes que moi, enfant, me devais de sécher. A présent je regrette de ne pas avoir témoigné plus de soutien à mon père. Il paraissait si fort. J’ai à présent la conviction que sa mort prématurée a été l’aboutissement d’une grande solitude, son ultime fuite.

                 Non-assistance à personne en danger ? Je n’avais pas imaginé qu’un fils puisse aider son père alors que l’inverse me paraissait évident.

 

                 Un soleil discret entre par l’étroite fenêtre, signe que la matinée est nettement dépassée. Je déjeune de conserve et de fruit.

                Je survis mécaniquement comme un comateux branché à des appareils. Mon esprit, lucide, papillonne dans une carapace physique faite de mon corps et de l’environnement mais n’ai aucun moyen d’action. Je ne vois pas comment ça pourrait changer, car comme le comateux, je suis dans l’incapacité de me débrancher. Il me faudrait le très fort désir de ne pas désirer, et de ça non plus je n’ai pas la force.

                Je me sens devenir légume. Je suis mûr pour la métempsycose. Si j’en inventorie les divers avatars, je peux dire que j’ai d’abord été dans le corps d’un enfant modèle, puis dans celui d’un employé zélé, enfin d’un patron social. A présent je suis chômeur, c’est à dire rien, un légume. Quelle sorte de légume ? Un poireau ? J’ai horreur de poireauter ! J’étais plutôt du genre « homme d’action ». Navet ? Sans être cinéphile confirmé, je me pique d’être  amateur de bonnes pellicules, plutôt d’ailleurs sur toile, dans l’ambiance magique d’une salle de cinéma, que vautré dans un fauteuil devant la télé, à gober n’importe quoi. Pas navet, donc ! Pourquoi « family life » me revient-il à l’esprit ? Carotte ? Pas davantage ! J’ai tellement le sentiment de n’avoir jamais été la récompense de quelqu’un, surtout pas de ma mère, pas même de mon ex-femme. Quoique… Adolescent, j’ai beaucoup aimé « Poil de Carotte ». N’était-ce pas lui qui s’était écrié :  « Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin ! ». Le roman m’avait permis de reconnaître ma chance, car mes parents à moi n’étaient pas vraiment méchants, tout juste malheureux, et on ne peut pas reprocher à quelqu’un d’être malheureux, même si, à cause de ça, il vous empoisonne la vie !

                Finalement, c’est l’image d’un citron qui s’impose. Je n’ai jamais cessé d’être pressé, utilisé par les autres, et à présent que je n’ai plus de jus, on me jette aux ordures. Voilà ce que je suis devenu : un déchet.

                Je reçois cette révélation sans révolte, comme une simple évidence, un constat. Ma condition humaine est seule responsable. Oui, j’ai été utilisé, exploité, détruit. Qu’à présent je glisse lentement vers l’égout n’est que pure logique.

               Je prends une bière, la perfore et je me vide l’esprit en même temps que la boite.

 

…..

                                                     

               Il fait nuit. J’ai dû m’assoupir. Je me lève pour brancher la télévision, histoire de me confirmer l’absence de mobilisation des masses laborieuses en ce 1er mai. Le journal vient de s’ouvrir. Je vais pour m’asseoir lorsque des mots frappent mes oreilles, que je n’arrive pas à saisir. J’entends des sons mais leur sens m’échappe. Le présentateur poursuit. Je ne saisis toujours pas. Des images apparaissent. Alors brusquement la vérité s’impose :

 

                         Pierre Bérégovoy s’est suicidé !

 

Je suis stoppé net dans mon déplacement et, comme un arrêt sur image, je reste planté là, hébété, entre poste et fauteuil. C’est comme si mon corps se déchirait du haut vers le bas, que mon sang, instantanément glacé, se vidait par les pieds dans le sol, laissant place à l’intérieur de ma peau à une myriade d’aiguilles métalliques. Cette peau et les vêtements restent suspendus de longues secondes en l’air, puis s’écroulant, ré-enveloppent mon corps.

 

 

              Lorsque je sors de mon cauchemar, l’écran de la télévision s’est enneigé, et moi, j’ai mal partout. Je dois avoir de la fièvre. Je me souviens que la boite de conserve ingurgitée indiquait une date limite de consommation qui était dépassée et je me dis qu’intoxiqué, j’ai fait un bien mauvais rêve. J’ouvre fébrilement la radio. De nouveau la nouvelle m’est assénée. Pierre Bérégovoy suicidé ! Je cours vider mon estomac puis, chancelant, je m’affale sur le lit. La radio imbécile débite de la publicité. Je me retourne pour la faire taire mais j’entraîne mon appartement dans un immense tourbillon. Je rampe le long des murs jusqu’aux toilettes et retourne mon estomac pour en extraire le fiel. J’ai l’impression de m’éviscérer par la bouche. Je me traîne vers mon lit, glacé de sueur. Je dois fermer les yeux et rester rigoureusement immobile si je ne veux pas imprimer à mon lit une série de tonneaux. C’est alors que, sans que je fasse le moindre mouvement, je sens mes jambes s’allonger comme un morceau de gomme à mâcher que l’on étire, mes pieds minuscules se perdent à une quinzaine de mètres de là. Mon tronc a la dimension de celui d’un enfant. Seule ma cage thoracique se dilate à en éclater sous la pression du cœur. Je veux saisir le combiné du téléphone mais mes bras en laine ne peuvent soulever les deux mains de plomb, étrangères, qui gisent à mes côtés.

 

                 Je suis le passager affolé d’un vaisseau démantelé chahuté par la tempête.

                Et tout à coup, le mur qui me fait face, pourtant parti vers l’infini se rapproche à une vitesse effrayante, entraînant dans son accélération mes deux pieds qui vont me percuter le visage mais s’arrêtent à quelques centimètres de mes yeux. Mon estomac m’obture la gorge et ma colonne vertébrale me percute la nuque. Mon corps se ratatine complètement comme  un ressort à boudin fortement étiré qu’on aurait lâché d’un coup et qui retrouverait sa position originelle.

 

                  Puis, progressivement, mon corps reprend des proportions normales et je peux le réintégrer prudemment. Je me sens rompu. Je reste sur mes gardes, mon esprit prêt à s’éjecter à la première alerte.

 

……

                 Et voici le matin. J’ai dû dormir. Je me lève. Le pilotage automatique est branché comme à l’ordinaire. Café, rasage. D’un seul coup, le souvenir de mon aventure nocturne émerge comme un cadavre lesté qui, rompant son ancrage, crève la surface d’une mare. J’en reste interloqué. C’est comme si, drogué, je m’étais trouvé embarqué dans un univers de science-fiction. Je me souviens qu’enfant, j’avais connu de semblables endormissements qui me terrorisaient. Seul finissait par me rassurer le bercement dans les bras de mon père. Brusquement m’éblouit comme un flash, la réalité  de la mort de Pierre Bérégovoy.

 

                Cette fois, je n’en doute pas. J’ai même la curieuse impression que cette mort, je la connais depuis toujours, que j’en ai appris la date par cœur en Histoire de France à l’école primaire. « 1515, bataille de Marignan – 14 juillet 1789, Prise de la Bastille – 1er Mai 1993, suicide de Pierre Bérégovoy ! »

 

                Si auparavant on m’avait demandé de citer l’homme public de France vivant actuellement qui me paraissait le plus intègre, le plus compétent, le plus généreux, j’aurais sans hésitation nommé Pierre Bérégovoy.

                Or la disparition de cet homme me laisse à présent curieusement insensible, comme anesthésié. Je me souviens d’une opération que j’avais subie : j’avais vu des blouses vertes s’affairer autour de moi, je les entendais parler, mais c’était comme si je ne me sentais pas concerné. « comme si » ! A l’enterrement de mon père, je m’étais montré maître de moi, impassible, me surprenant à consoler les autres. Là aussi ça avait été « comme si ». Comme si j’étais de marbre, de ce même matériau froid qui allait recouvrir la dépouille de l’être cher. Avais-je tenté de protéger mon père des débordements lacrymaux ? Me protégeais-je moi-même d’une souffrance intolérable. Dois-je protéger Pierre Bérégovoy ? Peut-être est-ce effectivement ma mission : laisser aux proches le temps de s’abandonner à leur douleur, laisser aux salles de rédaction l’effervescence créée par l’aubaine que représente pour eux une catastrophe, laisser au peuple versatile – lui qui avait laissé tomber le gouvernement de Gauche - sa culpabilité et ses pleurnicheries, laisser aux adversaires politiques faussement éplorés (« un de chute ! » dirait Santini) la jouissance de leur victoire.

 

               Mais moi je dois rester lucide, calme, déterminé. Je dois garder la tête froide, et aviser.

 

               Non, je ne suis pas un légume. Réapparaît l’homme de décision que je fus, apportant toujours des solutions aux problèmes les plus ardus. C’est vrai qu’à l’époque j’étais secondé par une sacrée équipière, Bonnie, et cette fois je dois me débrouiller seul, mais j’y arriverai !

 

               Les seules batailles perdues étaient celles que je n’avais pu prévoir parce que livrées par des amis. Robert par exemple ! Qui aurait pu penser !

           Alors que dans le combat que j’ai à mener à présent, j’identifie parfaitement l’ennemi et saurai le détruire.

 

           Je n’ai pas une minute à perdre !

 

           Pour commencer, nettoyer et ranger l’appartement. Je me sens pris de frénésie à traquer la moindre miette réfugiée dans les coins, à aspirer gloutonnement poussière et cheveux (j’en perds beaucoup ces temps-ci) qui, dans l’obscurité du dessous de lit amassent leur pelote. Oui, je vais la nettoyer, la France, de tous ces prétentieux qui métamorphosent les citoyens en claque soudoyée et en mouton à tondre. Je ne sais pas encore comment je m’y prendrai, mais je trouverai ! Laisser mon cerveau vagabonder, explorer toutes les pistes, même les plus apparemment anodines, sans censure, comme j’ai appris à le faire lors du stage de synectique que je me suis offert à Lyon, quelques années auparavant. et ça ne sera pas une mais dix solutions qui jailliront me laissant le choix de la meilleure. « Sois tranquille, Pierre Bérégovoy, je saurai te venger, même privé de Bonnie ! ».

 

             Je descends quatre à quatre l’escalier pour acheter la presse et constate avec satisfaction que ce bon peuple qui avait ramené la Droite au Pouvoir en semble consterné. Il avait été si facile pour la Droite qui possède argent et grande presse de manipuler ces gens. Un jeu d’enfant pour eux : discréditer systématiquement l’action du gouvernement de gauche, organiser avec le concours des spécialistes de la communication, ceux qui vendent lessive et dents blanches, une campagne de dénigrement, chose d’autant plus facile que la gauche avait fourni, grâce à quelques faibles, les verges qui devaient la battre. Mais il y a plus. A présent je me souviens : étant patron et donc supposé de droite par un client, cet homme s’était dit du S.D.E.C et m’avait confié que le « Service Action » dont il était membre, n’appréciant pas du tout d’être dans les mains d’un gouvernement de « Rouges », avait saboté le sabotage du Rainbow Warrior, histoire de discréditer le dit gouvernement. A l’époque, cette révélation m’était apparue tellement monstrueuse que j’avais pensé avoir à faire à un mégalomane, mais avec le recul, considérant les répercussions désastreuses que cette opération ratée avait eues, je me dis que mon client, par ailleurs sérieux, avait peut-être dit vrai, car pour la première fois le peuple avait douté de l’honnêteté de la Gauche.

 

            L’appétit de pouvoir de la droite me parait si énorme que celle-ci est prête à tout, au risque de brader l’honneur même de la France.

 

            Oui, je me dois d’agir.

 

            Car bien plus que des idées, ce sont des actions, ponctuelles et spectaculaires, accomplies par des individus, qui ont ébranlé le peuple et entraîné la chute de la gauche. Des faits de même nature devraient avoir des effets similaires, mais cette fois, aux dépens de la droite. Pierre Bérégovoy ne vient-il pas d’en montrer le chemin ?

 

            En lisant les journaux, je m’aperçois que ce suicide a une portée politique immense : la droite qui s’apprêtait à intoxiquer le population en proclamant désastreuse la gestion de la gauche, se donnant ainsi une image de sauveur, se dédouanant par avance  de son incapacité à gouverner en attribuant ses erreurs futures à l’équipe précédente, se voit privée de ces arguments car le peuple ne comprendrait pas qu’elle s’acharne sur le cadavre d’un homme qu’il estimait.

 

            Ainsi la mort de Pierre Bérégovoy prend l’allure d’un baroud d’honneur. Me vient l’image de ce jeune officier de cavalerie, Guy de Larigaudie, qui en 1940 chargea à cheval, gants blancs et sabre au clair, les blindés allemands.

 

             Le geste qui fonde la geste et construit la grandeur d’un Pays.

 

             C’est évident que je me dois d’agir seul. Roland à Ronceveau était seul. Bayard sur son pont était seul, Jeanne la lorraine, au milieu de ses moutons, était seule. Larigaudie dans sa charge était seul, De Gaulle lors de son appel était seul. Bérégovoy au bord de son canal était seul. Tous ces gens, sans en demander l’autorisation à quiconque, ont fait, dans la solitude, l’Histoire de la France.

 

             Moi-aussi serai seul.

 

             Je me sens fébrile tant mon désir s’amplifie, presque de l’enthousiasme.

             Je prends des ciseaux de tapissier, découpe des articles, les disperse sur la table dans un classement sommaire. Pas facile. Même les journaux de droite encensent l’homme politique. Pourquoi donc ne pas avoir eu l’honnêteté de reconnaître ses mérites de son vivant ? Ne peut-on apprécier une personne que lorsqu’elle a disparu ?

 

           Je punaise sur le pourtour de la pièce l’envers d’un rouleau de papier à tapisser, me mets à couvrir fébrilement mon tableau improvisé de paquets de mots que je  relie par des flèches multicolores. Je colle ça et là quelques gros titres de journaux et des photos.

          Je cours d’un bout à l’autre de la pièce, en mangeant des sandwichs dont je renouvelle le stock lorsque je descends, matin et soir, acheter journaux et magazines. Je ne prends pas le temps de me laver ou de me raser et écoute les nouvelles, debout, tout en travaillant, prêt à enregistrer les informations intéressantes.

          La fatigue, sans prévenir, me jette tout habillé sur mon lit, et lorsque je me réveille, j’ai l’impression d’avoir continué à travailler durant mon sommeil.

           La cellule de crise que j’ai constitué à moi tout seul fonctionne à merveille.

          B me manque beaucoup et pourtant cette manière préhistorique de travailler me passionne aussi. Le côté physique de la méthode n’est pas pour me déplaire. J’ai l’impression que la dépense musculaire favorise l’activité neuronale sans la surexciter. J’avais perdu une habitude acquise durant mes études. Et puis la vue de la masse d’informations qui s’accumule sur les murs conforte le sentiment de ma force et l’assurance de ma victoire.

          Enfin un soir, je me plante au centre de la pièce, pivote lentement, tel un commandant en chef qui, la veille d’une bataille décisive, passe ses troupes en revue.

 

          C’est sûr, le combat sera rude. Il y aura des morts, mais je gagnerai.

 

          A présent, je n’ai plus qu’à attendre que la situation se décante. J’ai suffisamment vécu avec B, mon âme-sœur jumelle, pour savoir qu’il faut laisser travailler cette belle machine qu’est le cerveau humain, lui laisser le temps de digérer les données, de les croiser en tout sens, et la solution jaillira d’elle-même, lumineuse.

 

         Je me fais couler un bain qui me lave de toutes mes angoisses passées. Je  me rase, enfile des vêtements souples et frais et descends à la rencontre de la rue. Il fait doux. Le printemps se cherche. Les femmes ont quitté leurs vêtements d’hiver et révèlent leur beauté. J’entre dans un minuscule restaurant chinois.

         Je me sens heureux.

         Je m’installe dans un coin faussement exotique. Ce faux me convient parfaitement car il s’affiche comme tel et invite l’hôte à franchir l’obstacle de la différence pour découvrir en deçà des apparences l’identique capacité à désirer, à jouir,  à souffrir de tout être humain.

 

         Toi, la gueule de métèque, toi la face de navet, toi la grenouille coincée, toi la pute cupide, toi le truand fouineur, toi l’homme ordinaire, tous, autant que vous êtes, essayez de vous singulariser pour impressionner l’autre, mais au fond de vous-même, vous savez très bien que vous êtes pétri de la même pâte humaine et que chacun de vous, dans sa fragilité, mérite le respect.

              

         Je commande des plats mystérieux dont déjà la seule appellation est en soi un régal.

         Et je me régale.

 

         Je me promène dans la nuit, m’arrêtant devant les vitrines, dévisageant les passants. En fait je ne vois rien. Mon regard, tourné vers l’intérieur, visionne en accéléré les données que j’ai amassées. Je rentre chez moi et poursuis ce travail durant mon sommeil.

Je me réveille, épuisé et vaguement inquiet. Rien de ce que j’espérais ne s’est  encore produit. Pas même un embryon de solution. J’épluche les journaux et périodiques en m’intéressant plus spécialement aux membres du Gouvernement. Je relève bien quelques histoires louches mais sans grande originalité. Il est normal que des hommes politiques de droite nouent des relations assez particulières avec la haute finance et le monde des affaires, ou de la pègre. Quant aux éventuelles histoires de mœurs, par chance, on n’est pas en Grande Bretagne ou aux U.S.A. et puis, comme l’a  dit le Fondateur Sublime du premier Club Méditerranée : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ! ».

 

               Je ne vais tout de même pas faire irruption en pleine séance de la Chambre de Députés en tenant le pain de plastic que j’ai rapporté de l‘armée, lire une déclaration condamnant la politique de la droite et me donner la mort pour frapper les esprits. D’abord, je risquerais de blesser des gens, et de ça pas question, ensuite on me prendrait pour un fou et obtiendrais l’effet inverse de celui escompté : le discrédit de mon message. Je dois trouver autre chose, mais quoi ?

 

              La journée se passe dans la fébrilité et le doute.

 

              Je m’endors difficilement et me réveille en pleine nuit en hurlant : j’ai quatre, cinq ans. Ma mère m’appelle car je ne me suis pas lavé les mains. Je quitte mon père pour courir vers elle. Sur le point d’arriver, mon père à son tour me hèle. Je retraverse la rue pour aider mon père à maîtriser un cheval fou qui hennit en découvrant de grandes dents menaçantes, mais ma mère hurle mon nom. Court-elle un danger ? Je repars vers elle quand un énorme camion surgit. Il m’écrase. L’horreur !

              Quelquefois, on rêve mais en sachant quand même que c’est un rêve, et qu’on joue à avoir peur, mais là, je m’y serais cru ! Tout tremblant j’allume ma lampe de chevet pour échapper au décor très précis de ce cauchemar. Les objets familiers sortent de la pénombre, rassurants. Même les plus modestes, je les ai choisis beaux pour en goûter la forme et la couleur. Ainsi cette théière ventrue, rouge et brillante comme ces belles pommes astiquées du marché. Et ce verre à moutarde, acheté un jour aux puces, à cannelures, épais et un peu gauche, mais beau et solide comme une église romane. Enfin apaisé, je cherche en vain à comprendre ce cauchemar. Je m’endors  sans m’en apercevoir.

 

 

J’ai réglé ma radio pour qu’elle se déclenche à l’heure des informations. Lorsque le carillon sonne sept heures, je pêche une truite énorme mais ai monté une ligne trop fine qui menace de casser. Je maintiens mes yeux fermés pour ne pas rompre le fil de mon rêve mais celui-ci draine à présent d’étranges images à base de météo, de hold-up, de courbes de chômage, de déclarations politiques. Quand je me réveille tout à fait, la radio débite des slogans publicitaires, vante les délices d’un pastis.

 

 Je me dresse d’un bond. Je la tiens, ma solution !

 

 

         Je m’efforce de rester calme. Certes, reste à mettre en œuvre cette idée-force mais la question de tactique ne m’inquiète pas. Je sais dans quelle direction travailler. Inspectant les informations qui courent le long des murs, j’en sélectionne que je détache à grands coups de ciseaux puis, j’arrache comme le sparadrap d’une plaie, la longue bande de papier piquée à la paroi. J’enfouis dans de grands sacs en plastique tous les détritus qui s’étaient accumulés durant ces jours d’intense activité et rends à la pièce son aspect antérieur. Mon P.C. opérationnel dont la vaste table en noyer sera à présent le centre va pouvoir fonctionner. Je m’octroie d’abord un solide petit déjeuner avant de me mettre à l’ouvrage, contenant l’excitation qui m’envahit. Puis je répartis aux quatre coins de la table les extraits de presse que j’ai gardés.

 

          Les articles traitent d’un homme qui parait être la clé de voûte du Gouvernement. Comment cet homme, apparemment sans culture, était-il arrivé là ? Les articles récents ne le disent pas. Je cours donc consulter les archives de deux quotidiens nationaux. Ce que j’y apprends dépasse mes espérances. L’homme a eu des débuts plus que modeste qui supposaient la fréquentation assidue des bars. Certains articles parlent d’activité douteuses, voire mafieuses, et même d’associations de malfaiteurs. Mais l’homme est habile : ne se faisant jamais prendre la main dans le sac, il a su échapper à toute poursuite de justice. Il entre assez tôt dans le secteur de la politique en organisant des services d’ordre musclés. Son efficacité lui vaut de prendre du galon. Selon certains, ses succès reposent sur une absence de scrupules soutenue par le principe que « la fin justifie les moyens ».

 

            Comment donc des personnes dont l’ambition politique consiste à consolider un pouvoir qu’ils ont miraculeusement obtenu s’embarrassent-elles d’un individu aussi peu recommandable ? Espéraient-elles continuer d’utiliser ses compétences criminelles pour atteindre ce but ou au contraire n’étaient-elles pas contraintes de le faire, voire de lui confier un poste-clé, dans la mesure où l’individu aurait pu profiter de ses précédents emplois pour se constituer un fichier lui permettant de faire chanter éventuellement ses ennemis, mais plus efficacement encore, ses amis. Ainsi ayant de nouveau obtenu le portefeuille du Ministère de l’Intérieur, il a toute facilité pour mettre à jour des fiches déjà bien fournies et donc pour accroître un pouvoir en partie occulte.

 

             Mais à présent, ce qui me frappe, c’est les nombreuses déclarations du personnage sur la nuisance des étrangers et la nécessité de renforcer les contrôles d’identité. Ces deux idées reviennent dans ses discours comme une obsession et paraissent constituer l’essentiel de sa pensée politique. Comme si l’étranger représentait l’unique danger pour la France, et le contrôle d’identité la solution à tous les problèmes du Pays.

 

           Pourquoi cette idée fixe, sinon que seule une personne éprouvant physiquement et psychiquement des doutes quant à la réalité de sa propre existence – et moi-même suis bien placé pour en parler – peut à ce point vouloir mettre en cause l’identité des autres.

 

          L’identité, là est donc la faille du mastodonte, et sa soif de pouvoir, un désir exacerbé de confirmer son existence !

 

          Ainsi il suffirait de toucher le point faible de celui qui se présente comme la clé de voûte du Gouvernement pour en provoquer l’écroulement. Et comment mieux y parvenir qu’en imposant à l’individu en question ce qu’il voudrait exiger des autres : un contrôle d’identité !

 

          Car cet homme est une des rares personnes en France à être si populaire dans les commissariats que ne viendrait à l’esprit d’aucun policier l’outrecuidance de vérifier son identité. Voilà le tour de force que cet homme est parvenu à réaliser ! Alors, si un vulgaire pékin comme moi parvient à exiger que le Ministre de l’Intérieur lui présente ses papiers, il commet quasiment un crime de lèse-majesté et signe à coup sûr son arrêt de mort.

 

           Et cet homme censé représenter la Loi, exécutant ou commanditant un meurtre par pure vengeance personnelle, peut, cette fois, être pris en flagrant délit d’assassinat.

 

           Il ne suffit plus que de peaufiner le piège.

 

           Je dois trouver le moyen de faire se déplacer le ministre et d’être en mesure de traiter avec lui. N’étant pas un personnage important, je n’obtiendrai de résultat qu’en me mettant en situation irrégulière. De plus, pour flatter l’orgueil du Ministre et donner à mon action la portée nécessaire, il me faut faire se déplacer le maximum de media. Ainsi la France entière sera témoin de la forfaiture de l’homme d’Etat, de sa propension à utiliser des moyens illégaux, à se placer au-dessus des lois.

 

           Je passe en revue diverses situations susceptibles d’attirer media et ministre. L’expérience montre que certaines conduisent leurs auteurs à être neutralisés trop facilement par les forces de l’ordre. Je dois me trouver en situation d’invulnérabilité, ce que pourrait m’assurer une prise d’otages. Quel type d’otages ? Des adultes ? Difficile à contrôler seul, et puis des adultes sont censés être responsables des situations dans lesquelles ils se sont fourrés et donc n’intéressent que moyennement le public. De plus les policiers prennent facilement le risque de faire des victimes parmi eux, la faute en retombant ensuite sur le ou les preneurs d’otages. Envisageons par jeu et par exigence méthodologique des animaux. Le public est en effet plus sensible à la mort d’un chat, d’un chien, ou d’un panda qu’à celle d’un être humain : je me souviens vaguement de personnes qui ne parvenant pas à intéresser l’opinion au sort tragique d’un des leurs avaient eu l’idée d’annoncer l’immolation publique par le feu d’un chien. Or un nombre considérable de gens s’était déplacé pour en interdire l’exécution. Quant à moi, si je parvenais à déplacer la SPA et ses sympathisants, une Brigitte Bardot quelconque et trois photographes, je ne ferai pas bouger le ministre de l’Intérieur.

 

Et si je prenais en otage des petits enfants !  Quelle horreur ! Impossible ! Inadmissible ! N’importe quoi, n’importe qui, mais pas de petits enfants ! Jamais !

 

                Jamais ? Et pourtant ! Si une telle idée est pour moi insoutenable, elle le serait tout autant pour la France entière. Alors là oui, accourraient reporters de tous poils et ministre toutes catégories !

 

               Pas question ! Ma cause est juste mais ne peut précisément pas être défendue par un salaud ! Or je serais un beau salaud de prendre des petits enfants en otages, des innocents qui ne sont pour rien dans l’arrivée au Pouvoir de gens malhonnêtes.

 

               Je tente de continuer à réfléchir, impossible ! Chaque fois je retombe sur cette solution qui, à coup sûr, fonctionnerait. Je veux la chasser,  trouver autre chose, mais je me retrouve à mon point de départ car techniquement l’idée est géniale et une partie de moi-même, celle qui analyse, qui examine, qui m’a valu mon diplôme d’ingénieur, m’en montre les avantages. « Tu sais, me dit-elle, les petits enfants, à l’âge de la maternelle, c’est costaud, mine de rien, ça se nourrit de contes effrayants peuplés d’ogres et de sorcières, ça en redemande. C’est ça qui les construit. Bien sûr, ils n’apprécient pas uniquement des personnages effrayants, il y a aussi des fées, et leurs histoires se terminent toujours bien, mais une maîtresse, n’est-elle pas la fée des temps modernes ? Et la fin que tu prévois, c’est la tienne, pas la leur. Pour eux, ce sera même formidable, le « méchant » que tu serais sera puni… ». Je me sens faiblir en face de ce qui se présente progressivement à moi comme frappé au coin du bon sens. Puis un argument de poids l’emporte : le lieu. Ce ne serait pas des enfants de pauvres ! Ceux-ci  n’intéressent personne : Que cela se passe à Vaulx en Velin, ou aux Minguettes, quelques media locaux couvriraient à peine l’événement et le classeraient parmi « les chiens écrasés ». Certains même y verraient une œuvre de salubrité publique ! Alors que si ça se passait dans le fief même du ministre, sur une des communes les plus huppées de France, des bambins, filles et fils de célébrités, de ministres, futurs ministres eux-mêmes, pris en otages, alors là, oui, ce sera le bon peuple de France tout entier, incurablement plus attendri par le malheur des riches que par la misère des pauvres, qui se sentira concerné !

 

Et là, en prime, je suis sûr d’attirer le ministre.

 

                                         Top là, va-z-y pour Neuilly !

 

                 J’imagine déjà la une des journaux :

 

 

             ODIEUSE PRISE D’OTAGES D’ENFANTS

           DANS UNE MATERNELLE DE NEUILLY

 

 

                La décision arrêtée, je me sens soulagé et de nouveau efficace. Je cesse de penser en rond. Demain, j’irai étudier sur place la faisabilité du projet.                                                  

 

             Cette nuit-là, je dors d’une traite.

 

…..

             Je me réveille tôt, et enfile mon costume de quand j’étais cadre supérieur. Je voudrais respirer l’atmosphère des lieux, découvrir la vie, les habitudes d’un quartier différent du mien, et assister à l’arrivée des enfants à l’école.

             Il fait beau. L’édition locale des journaux achetée, je m’installe à la terrasse d’un bar dont le luxe justifie le montant élevé de l’addition. Des gamins passent, futurs députés ou ministres, déjà écrasés par le poids de leur importance et de leur cartable, avec promesse de scoliose. C’est les grands. Les petits ne tarderont pas à suivre.

        Une dame donnant la main à deux bouts de chou trottine devant moi. Je la laisse passer, règle la consommation et la suis. Elle me mène à une école maternelle qui possède une entrée différente que celle de l’école primaire. Des dizaines de moutards arrivent, quelques uns avec une personne qui parait être leur mère, mais beaucoup amenés par des jeunes filles probablement au pair. Une voiture de maître stoppe devant l’entrée. Le chauffeur en livrée descend ouvrir la portière arrière, côté trottoir, à une ravissante fillette qui se retourne pour envoyer un baiser à quelqu’un que les vitres fumées de la limousine rendent  invisible. Eh oui, on est bien loin de Vaulx en Velin !

            Les enfants franchissent un portail donnant sur une cour plantée de grands arbres dont les feuilles d’un vert tendre jaillissent des bourgeons. Une dame d’un certain âge accueille tout ce petit monde que des jeunes femmes entraînent à l’intérieur du bâtiment. Quelques mères attendent sur le trottoir, derrière la grille, un dernier petit signe de leur bambin. Trois d’entre elles restent ensemble à discuter. Les jeunes filles se sont de suite évaporées.

            J’inspecte le groupe scolaire qui occupe tout l’angle d’un pâté de maisons. J’en fais le tour. Consultant le plan mural du quartier affiché au dos d’une publicité, je prends quelques notes, fais des croquis. Puis je trouve dans l’angle opposé du pâté de maisons un escalier qui me conduit jusqu’à une fenêtre d’où je peux voir la façade arrière de la maternelle. Celle-ci constitue un des côtés de la cour des grands et ne possède aucune porte permettant d’y accéder. Le mieux, si mon choix se porte sur cette maternelle, sera d’intervenir dans une classe située au rez-de-chaussée, au bout du bâtiment et dont une porte donne directement dans la cour de récréation.

 

                 Je déjeune sur place dans un des rares restaurants à clientèle modeste. Puis j’applique la méthode du matin pour découvrir un autre groupe scolaire. Celui-ci d’emblée me déplait. On dirait une caserne. Je décide de revenir au premier. Je compulse mes notes, les complète et découvre qu’il n’est pas nécessaire d’aller bien loin de chez moi pour me sentir à l’étranger. C’est comme si, moi, j’habitais un pays du tiers-monde.

 

                C’est bientôt l’heure de la sortie de l’école. Je retourne vers la maternelle du matin.

                Deux mères attendent déjà leur enfant. Je les reconnais. La troisième ne tarde pas à arriver. Elles poursuivent leur discussion du matin, visiblement heureuses de bavarder ensemble.

               Je m’approche discrètement d’elles et prétexte l’inscription prochaine d’un fils de trois ans. « Vous aussi, remarqua l’une d’elle, vous êtes le deuxième papa aujourd’hui qui nous pose des questions ! Vous au moins, vous vous intéressez à vos gosses !». J’apprends que mon enfant a bien de la chance car la maîtresse des tout-petits est charmante. Elle sait s’en occuper, toujours de bonne humeur, elle ne crie jamais, leur raconte des histoires si passionnantes que les enfants attendent avec impatience le retour à l’école pour connaître la suite. Bref, une maîtresse en or que les enfants adorent. Ce qui n’est pas le cas des moyens, comme leur fils, qui ont hérité d’une maîtresse irritable, débordée, méchante, injuste, qui ne sait s’adresser aux enfants qu’en criant, à tel point qu’on se demande pourquoi elle continue à exercer, si elle n’a pas choisi ce métier par incapacité à faire autre chose. Elle ne réussit qu’à dégoûter les enfants de l’école !

               Elles me désignent la classe des tout-petits, en bout de bâtiment, avec une porte sur cour. La chance !

               Je les remercie. Les enfants sortent. Les moyens hurlent de la joie de recouvrer leur liberté. Les petits, tout souriants, se dirigent calmement vers la personne qui les attend en lui tendant un dessin. C’est évident que les deux groupes d’enfants n’ont pas vécu la même chose.

              Les maîtresses sortent sur le perron. Des mères les approchent et, entendues de loin, les discussions qui suivent confirme la disparité entre les deux classes, parce qu’entre les deux maîtresses.

              Une des femmes auxquelles je m’étais adressé, d’un signe discret, me désigne la « bonne » maîtresse, mais je l’avais repérée aisément, la différence est physique : je constate une fois de plus le rapport entre bonté et beauté, persuadé que la bonté rend une femme belle, alors que la méchanceté attaque non seulement les autres, mais aussi – et surtout – la personne qui la sécrète, déformant son corps, les traits de son visage.

 

                  Je trouve très belle la maîtresse des petits.

 

                  A cet instant, je prends la décision de choisir cette classe-là, avec cette femme-là. Je sais qu’elle saura faire en sorte que les enfants ne souffrent pas de la situation – et aussi- et c’est pour moi capital, elle saura ne pas me haïr et me mépriser malgré la monstruosité de mon action. Cette compassion me sera nécessaire pour avoir le courage d’aller jusqu’au bout d’une mission qui, dans un premier temps, aura l’apparence d’un acte abject.

                  Cette fois je me sens tout à fait déterminé, et c’est en homme heureux que je prends le chemin du retour.

                 Je retrouve mon studio avec bonheur. Le trajet en métro m’avait fait douter de mon humanité : alors que tout être humain a, au moins une fois dans sa vie, goûté à la joie de la solitude, du recueillement, de la beauté, du parfum des foins coupés, comment est-il possible à ces mêmes humains d’accepter de disparaître dans la masse gluante, nauséabonde et apathique des « usagers » du métro ! Quelle violence  les pousse à accepter de vivre dans de telles conditions, à se voir réduits à l’état de termites !

                Je prends une douche pour retrouver ma peau d’homme intègre puis me dévisage dans le miroir pour saluer l’homme que je suis redevenu. Ce doit être si facile de s’animaliser. J’ai récemment lu un article sur la lycanthropie, mais devenir insecte, n’était-ce pas plus terrible ?

                Etendu sur mon lit, je savoure le silence retrouvé, et ma solitude. En fait, un humain n’est jamais seul, même isolé à mille lieux de tout autre semblable. Il est lié par chaque fibre de son corps aux générations précédentes. Pulse en lui, qu’il le veuille ou non, l’Histoire de la multitude vivant actuellement, dont il est un acteur. Peut-être que moi-même allais peser de manière importante sur cette Histoire des hommes. Ce que je vais accomplir, je le ferai au nom de tous ceux qui mènent une existence approximative, ceux sur lesquels on jette un regard soupçonneux. Je le ferai pour dénoncer l’hypocrisie de ces gens qui réclament la peine capitale pour les meurtriers d’enfants et de policiers, attirant avec démagogie l’attention sur ces deux catégories de victimes pour escamoter les meurtres pourtant également inacceptables qu’eux-mêmes commettent au quotidien en terrorisant les âmes pour mieux démanteler les corps. Je le fais pour que Pierre Bérégovoy ne soit pas mort pour rien.

 

                 Ainsi mon propre sacrifice ne sera pas vain.

 

                  Me vient alors l’idée de l’éventualité que non seulement ma vie, mais le sens de ma mort me soient confisqués. Je dois absolument éviter ce risque et prendre des précautions pour qu’un tel dévoiement n’ait lieu. Ainsi je ferais bien d’attirer auparavant l’attention sur la signification politique de mon geste, poser un acte fort qui certifierait après coup le caractère non crapuleux de mon entreprise.

               Ce pain de plastic que je trimbale par jeu depuis mon retour du service militaire, va enfin trouver son utilité. Je n’ai qu’à le faire sauter dans un lieu suffisamment public pour que l’explosion ne passe pas inaperçue, et suffisamment isolé pour qu’elle ne cause aucune victime. Je laisserai sur place un message annonçant un important événement de portée politique.

 

            Je sors du bas d’un placard une boite de carton à chaussures, j’en retire un pain ressemblant à une plaquette de beurre, enveloppée dans un papier brun huileux et qui sent l’amande amère. J’extirpe d’un tampon de coton, avec précaution le fin crayon de cuivre, en fait un détonateur, et déroule un bout de mèche lente. Je considère un moment ces objets et remets tout en place.

 

             Or le surlendemain est le 8 mai, la fête de Jeanne d’Arc.

 

             L’annonce que j’envisage ne peut tomber meilleur jour : Jeanne, cette jeune paysanne de rien du tout, sans aucun autre pouvoir que sa détermination et la volonté de servir la France, chamboula totalement la situation géopolitique occidentale de l’époque. Quelle audace ! Quel toupet ! Cette petite bonne femme donnait aux défaitistes de tout poil une extraordinaire leçon de courage et prouvait qu’une personne seule peut, au prix de sa vie, sortir son Pays de l’ornière.

 

             J’ai soudain le sentiment d’être adoubé par cette jeune guerrière.

 

             Une différence de taille toutefois : Les temps ont changé, et point n’est besoin d’invoquer les voix de l’archange Gabriel pour me sentir investi d’une mission, la voix de ma conscience me suffit. J’espère simplement que les gens seront sensibles à la symbolique de la date : le 8 mai !

                                        

               Je m’installe à ma table, découpe dans des journaux des lettres avec lesquelles je compose un texte que je signe d’initiales qui prendront ultérieurement tout leur sens.

 

             Je suis fin prêt pour exécuter la première phase de mon opération. Je m’endors sans problème.

 

                  

                                                     

                                                         

……

                                                         

 

               Le lendemain, 7 mai, je vais repérer l’endroit où je ferai sauter ma bombe sans mettre en péril la vie d’autrui. Je finis par trouver à Neuilly même, un parking souterrain, sinistre comme tous les parkings, sans contrôle ( il ne s’agit pas de me faire identifier ) et quasiment désert. Ce sera parfait. J’en profite pour ajouter quelques détails à mes notes au sujet de l’école. De toutes façons, je devrai revenir et parfaire mes repérages. 

 

              Et c’est le 8 mai.

 

              Je me réveille déterminé quoique très ému. Ce que je vais faire déclenchera un compte à rebours irréversible. Je ne pourrai plus reculer. Ma seule sortie, comme disent les alpinistes, sera par le haut. Belle image ! Je devrai aller jusqu’au bout.

 

              Je range avec soin les éléments de ma bombe dans mon sac à dos. J’ai  effectué à la maison l’opération délicate qui consiste à sertir dans le détonateur, avec les dents, la mèche lente qui, une fois allumée, me laissera quinze secondes. J’assemblerai le reste sur place, sans avoir besoin d’enlever mon casque intégral. J’enfile ma combinaison bleu foncé de motard, et descends prendre ma Kawasaki parquée dans la cour intérieure de l’immeuble. Je profite d’une circulation fluide et arrive rapidement à destination. Le parking est désert. Je glisse mon message derrière la gaine électrique qui court le long d’un pilier puis me dirige vers le coin où de gros pots de peinture quasiment vides sont stockés. Sortant le matériel de mon sac, j’enfonce mon opinel dans le pain de plastic, insère délicatement le détonateur dans le fente ainsi ménagée que je referme sur la mèche lente. M’assurant une dernière fois de l’absence de toute personne, je pose mon explosif sur un fût, question raffut, (un peu d’humour, voyons !) Je sors d’une boite une allumette dont la spécificité est de se consumer sans flamme, allume la mèche lente et, enfourchant ma machine, je sors sans précipitation. Dehors, je rejoins une file de voitures stoppée par un feu rouge.

          La détonation claque, sèche, violente, provoquant chez les passants un bref arrêt sur image, puis le film reprend son cours à vingt-quatre images /seconde.  Seule nouveauté dans le paysage, la course d’un policier vers un nuage de poussière.

 

          Le piège était enclenché.

 

                     Le lendemain - c’est un dimanche – j’achète divers journaux, dont des éditions nationales. L’explosion et le message qui l’accompagne figurent en bonne place. Certains articles font référence à Action Directe. S’ils savaient ! Mais bizarrement, certains journalistes désignent un autre lieu que celui où j’ai posé mon explosif. Erreur ? Désinformation volontaire ?

 

                     Me reste à présent à compléter mes informations sur la vie de l’école maternelle, les habitudes, les rituels, et tout particulièrement ce qui concerne la classe sélectionnée, mais je dois veiller à  rester très discret. Ce serait un comble, si je me faisais prendre pour un pédophile !  Puis je note méthodiquement tout ce qui me reste à faire. Je m’installe à ma grande table, et entreprends d’inscrire en deux colonnes les démarches à accomplir et les achats à effectuer. Ça me prend toute une page. Mon action me parait limpide, logique. Des observations ultérieures de l’école affineront mon programme mais les grandes lignes en sont déjà tracées.

                Demain, je commencerai mes achats et vais de suite mettre à profit cette journée dominicale pour rédiger le message à envoyer aux media.

 

 

 

                            

Mesdames et Messieurs les journalistes,

 

 

                            Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai mort, j’aurai été assassiné.

                           J’ai en effet entrepris une action qui, à première vue, est stupide et monstrueuse mais qui était nécessaire pour prouver au Pays qu’il est gouverné par des gens qui se croient au-dessus des lois et qui n’hésitent pas à profiter de leur pouvoir pour écraser ceux qui leur résistent.

                         J’ai pris en otages de petits enfants. Odieux ? C’est vrai, mais vous m’y avez un peu obligé car vous seriez-vous déplacés en masse sans cette mise en scène ?  D’ailleurs, je suis sûr que les enfants n’auront pas été traumatisés et ne souffriront d’aucune séquelle car j’ai veillé à choisir une classe dont l’institutrice m’a paru exceptionnelle et capable de rassurer les petits. Je m’excuse auprès d’elle et je la remercie. Je m’excuse aussi auprès des parents, conscient de leur avoir fait vivre des heures d’angoisse. J’espère que quand ils connaîtront mes intentions, ils sauront me pardonner. Je puis leur affirmer qu’à aucun moment leurs enfants n’ont couru de danger de mon fait.

                       Mon seul but a été de prendre le ministre de l’Intérieur, c’est à dire le premier homme qui, en France, est censé représenter le Loi, en flagrant délit d’assassinat.

                     Je n’aurai eu aucune peine à attirer cet homme qui, tel Tartarin, cherche toutes les occasions faciles de se mettre en valeur. Quand il aura été là, j’aurai exigé de lui ce qu’il veut imposer aux plus défavorisés, un contrôle d’identité, sûr que ma demande le vexera tellement, lui, le célèbre chef incontesté de la police, qu’il ne me le pardonnera pas et me fera payer mon outrecuidance par la mort. Je lui aurai fourni l’occasion inespérée de m’abattre par vengeance, en lui permettant de faire croire à la Nation qu’il faisait respecter la Loi. Et c’est vrai que je me serai fait passer pour dangereux. En fait, si la bombe que, pour crédibiliser mon action, j’ai fait sauter auparavant dans un parking était bien réelle, celles que j’aurai posées dans la classe et autour de ma taille, étaient fictives, faites de pâtes d’amande pour l’odeur du TNT, et de pâte à modeler. C’est en faisant croire que j’étais dangereux que j’aurai mystifié la police. Par contre, ce que la police aura maîtrisé, ça aura été les conditions de ma mort. La résistance au sommeil a des limites que j’aurai sans doute dépassées. De plus j’aurai probablement été drogué. Et enfin, j’aurai pris soin, avant de m’endormir, de mettre hors de ma portée, comme par inadvertance, le pseudo pupitre de mise à feu. Donc ils sauront au moment de m’abattre, si je suis tué comme je le crois, que j’étais totalement inoffensif.

                Assassinat ? Sans aucun doute.

               Suicide ? Impressionné par les conséquences politiques de la mort de Pierre Bérégovoy, et étant, en ce qui me concerne, déjà un homme mort, j’ai décidé de faire de cette mort œuvre utile pour que des individus nuisibles, des « hors la loi » coupables de forfaiture ne restent pas à la tête de l’Etat.

               J’accuse donc le ministre de l’Intérieur d’assassinat par psychopathe de service interposé. Et je demande qu’il ait le procès qu’il m’a refusé.

 

 

                Je relis ma lettre. Mon style n’est peut-être pas extraordinaire mais  mon message me paraît clair. Je signe.

                Reste à présent le point délicat mais essentiel de la transmission de mon message.

                Il ne faut bien sûr pas que ces lettres parviennent aux rédactions avant ma mort sinon les journalistes informeront les autorités de mon intention et le piège sera neutralisé.

                Le confier à un proche ? Je n’ai plus de proches fiables, à part ma sœur, bien sûr. Mais, inquiète de ma démarche, elle se douterait de quelque chose, ouvrirait les lettres, et s’empresserait de m’empêcher de mourir.

                Et cet ami d’enfance que je n’ai jamais revu, est-il toujours de ce monde ? Je descends consulter un annuaire. Rzepczak, un tel nom ne court sans doute pas les rues. Effectivement, je le trouve facilement, prénom, Lucien. Je téléphone d’une cabine. La ligne est occupée, bon signe : l’ami est chez lui. Le second appel est le bon. Une voix d’homme. Je me présente et chose étrange, c’est comme si nous nous étions quittés la veille. L’ami veut renouer. Malheureusement impossible. Je lui dis avoir un immense service à lui demander : accepte-t-il de recevoir un paquet contenant plusieurs plis pourvus d’adresses et de les faire parvenir en temps utile. Quand ? Il comprendra en écoutant les informations, en lisant la presse ! Il est d’accord ! Sans discuter ! Je savais que je pouvais compter sur lui ! Preuve que l’amitié, ça existe.

 

                Demain, je lui posterai mon paquet.

               

                Le lendemain matin, c’est ma première démarche. Je me rends à un bureau de poste éloigné de chez moi. Puis je fais mes achats dans divers magasins du même secteur, une quincaillerie, un bazar qui vend des jouets, et notamment de la pâte à modeler, le rayon électricité d’une grande surface de bricolage, une pâtisserie pour la pâte d’amandes, tout un matériel permettant la confection de mes pseudos explosifs et du pupitre de commande. J’anticipe sur la suite de ma liste et achète des gants noirs et du tissu de la même couleur pour la cagoule. De retour à la maison, je me mets au travail. J’en ai pour la journée.

              Me reste le mardi pour compléter mes observations sur la maternelle, car le mercredi est jour de congé dans le « primaire ». Je vais en moto à Neuilly, chronomètre mon itinéraire et arrive avant la rentrée en classe. je tourne autour du groupe solaire, prends des notes, observe la sortie à onze heures et demie, reviens à treize heures trente puis en fin d’après-midi. La gentillesse constante de la maîtresse des tout petits me rassure. Elle saura faire face.

             Je mets à profit la journée du mercredi pour régler différents détails, dont le plein d’essence de la moto que je range dans la cour de l’immeuble, à la place habituelle, et passe le reste du temps à écouter de la musique classique et mes chanteurs préférés, Barbara, Brassens, Brel, Ferré. Je descends dans un très bon restaurant et déguste un repas fin. Je me couche et m’endors aussitôt d’un sommeil apaisé.

 

….

 

 

 

………13 mai 1993

 

             Quand je me réveille, parfaitement dispos, et après un copieux petit déjeuner, je vérifie mon matériel, charge mon sac des provisions prévues pour deux jours. J’y ajoute un gros paquet de bonbons. Je suis fin prêt.

 

             Je jette sur une feuille de papier : « Ma chère petite sœur, Merci pour tout. Je t’embrasse très fort. »

 

             Du seuil de mon studio, je caresse du regard quelques objets familiers  et m’arrête sur le chapeau conique de mon ami inconnu, lui aussi avait été en partance.

Ayant fermé le verrou à double tour, je descends l’escalier calmement, me faisant doubler par un couple pressé, sans doute une panne d’oreiller. Ajustant mon casque intégral (je n’enfilerai ma cagoule qu’au dernier moment, devant l’école), j’enfourche ma moto et glisse la clé pour en déverrouiller la direction. Impossible ! Un apprenti voleur a introduit un fil de fer dans la serrure ! Une sueur froide me glace la colonne vertébrale. Pas de panique ! Ça n’est pas le moment de s’énerver. je remonte quatre à quatre à l’appartement et reviens avec deux pinces, l’une, universelle, l’autre, d’électricien, à long bec effilé. Fort heureusement, le fil de fer cassé dépasse légèrement. Je parviens à l’extirper, mais j’ai pris un peu de retard sur mon programme : j’avais prévu de me présenter à l’école à neuf heures. Je roule toutefois prudemment, en deçà des vitesses autorisées. Enfin je franchis le panneau indiquant le changement de commune. Comme je m’engage dans la rue qui mène à l’école, j’aperçois le gyrophare d’une voiture de police qui barre la chaussée. Ce contretemps me contrarie mais il me suffit de contourner l’obstacle par une rue parallèle. Or, là encore une camionnette de police condamne le passage !  J’arrête ma moto à quelque distance du véhicule et m’approcha d’un groupe de badauds. Et là, qu’est-ce que j’apprends :  « un taré prend en otages des enfants de la maternelle ! » Je me sens vaciller et dois aller m’asseoir sur la marche d’entrée d’un immeuble. Une jeune femme s’approche de moi : « ça ne va pas, Monsieur ? Vous avez un enfant parmi les otages ?.. ». J’écarte la bonne âme et, hébété, je rejoins en chancelant ma moto. Je parviens à l’enfourcher et reste un long temps couché sur elle, le front écrasé sur l’acier froid du guidon. Me revient alors le souvenir d’une question enfantine surgie lors d’une séance de catéchisme : Les limbes ? C’est quoi, les limbes ? C’est pas sur terre, c’est pas l’enfer, c’est pas le paradis, pas le purgatoire non plus, mais quoi alors ? Et où ?  Nulle part !

 

 Et moi, je suis  dans cet espace-là. Une absence de vie dans un vide total.

 

             Je me retrouve dans la cour de mon immeuble sans savoir comment j’y suis arrivé. Ne me reste que le souvenir d’invectives de conducteurs en colère.

 

             Je monte chez moi. Ce ne sont pas des pieds que je porte au bout de mes jambes, mais des sacs de ciment de cinquante kilos. Je m’effondre sur le lit.

 

             On m’a volé mon idée !

             On m’a volé ma mort !

 

             Le reste de la journée, je ne me souviens pas l’avoir vécu.. Ce n’est que vers le soir que je refais surface. J’allume mon poste de télé. On ne parle que de ça. Les événements se déroulent exactement comme je l’avais prévu, sauf que quelqu’un d’autre a pris ma place. Je veille toute la nuit, comme je l’aurais fait dans cette classe. Ses gestes sont les miens.

 

Accroché à la télé et à la radio, je zappe chaque fois que les informations laissent place à la banalité. Je m’aperçois que je n’en veux plus à l’usurpateur, et qu’au contraire, je suis avec lui. Je hurle de joie, comme les fous de foot lorsqu’un but est marqué, quand j’apprends que mon alter ego exige les papiers du ministre. Hourra ! L’autre mord à l’hameçon. Les enfants les plus anxieux quittent la classe un à un, comme arrachés grâce aux négociations. Bien joué ! La petite maîtresse tient le coup, comme prévu. Elle est admirable. Mais ils vont essayer de la remplacer, elle est trop bien et ne diabolise pas son ravisseur. Qu’elle tienne le coup, qu’elle continue à jouer son rôle, il faudra qu’elle puisse témoigner.

 

             Lors de la deuxième nuit, je m’endors et me réveille furieux au petit matin. C’est alors que j’apprends que l’assaut vient d’être lancé. Le ministre a profité de l’absence du magistrat chargé de l’affaire, Pierre Lyon-Caen, pour attaquer. Inespéré ! Magnifique ! Ainsi le ministre s’est ouvertement mis hors la loi. Gagné ! Mais toujours pas de nouvelles du « preneur d’otages ». L’ont-ils capturé ? Ce serait étonnant. Assassiné ? Probablement. Pourquoi ne disent-ils rien ? Et son identité ? Ils la connaissent à présent. C’est la première chose qu’ils ont dû vérifier. Moi, j’avais bien pris soin de porter mes papiers sur moi pour que les media publient mon nom et que Lucien Rzepczak envoie mes lettres aux journaux.

 

              C’est vrai qu’il est malin, ce ministre. Pourvu qu’il n’ait pas flairé le piège et ne tente pas d’intercepter tout message dénonçant sa forfaiture.

              Le temps passe et ce n’est que tard dans la matinée que le ministre, triomphant, se pavane devant caméras et micros pour distiller avec gourmandise que « le forc-eu-né est neut-ra-li-sé !». Il paraît sûr de lui mais attendons la suite, la véritable explosion de la bombe, lorsque les media annonceront l’exécution illégale d’Erik Schmitt, par vengeance personnelle.

 

             J’attends.

 

             J’attends.

 

             Rien ne vient.

 

             Pour le Pays, tout est rentré dans l’ordre. Qu’on oublie donc vite et qu’on n’en parle plus !

 

             Le train-train de la vie reprend son cours, tranquillement.

             Le ministre a vraiment été très fort : dès l’identification du preneur d’otages, quand il a su que les explosifs étaient faux, il a dû sentir le danger et perquisitionner tout azimut chez les proches de l’homme, intercepter le courrier adressé aux media, étouffer tout risque de fuites, raison d’Etat oblige !

            Le sacrifice d’Erik Schmitt a-t-il donc été inutile ? Ce que j’avais prévu, moi, aurait-il mieux fonctionné ? Pas sûr.

            J’étouffe. J’ouvre la fenêtre. Paris agite, imperturbable, son cocktail  de vertu et de crapulerie. Des politiciens véreux continuent en toute impunité leurs magouilles. « Dans l’intérêt de la Nation » bien sûr.

             Dans la cour, en bas, un jeune beur tourne autour de ma brave bête de Kawasaki. Il la contemple en connaisseur, et sans doute avec envie. Je descends

 

-Elle est belle, hein ? Si tu veux, je te la vends.

                Cent balles !

                Non, non, je suis sérieux ! Je n’en ai plus besoin.

                Cent balles, d’accord ?

                Voici la carte grise, et je te fais un certificat de vente. Les clefs. Fais gaffe, elle est nerveuse, va-z-y prudemment. N’oublie pas le casque !

 

 

               Le garçon éberlué en bégaie. Il n’en croit pas ses yeux et doit me prendre pour un fou. Il enfourche la moto, la fait pétarader, dessine trois cercles dans la cour pour bien la prendre en main et, après un grand salut, sans se retourner, comme s’il craignait que je ne me dédise, disparaît rapidement.

 

              Je remonte chez moi. Je me fais couler un bain juste chaud. Je sors de ma pharmacie trois tubes de somnifères que je gardais précieusement en réserve au cas où. Or le « où » est arrivé.

Où ? Ici ! Maintenant !

 

              Je m’installe tout habillé dans la baignoire.

 

              Je fais descendre le contenu des trois tubes à petit coups de bière.

 

              Salut à toi, l’Humanité ! Je ne te regrette pas ! Et je sais que tu t’en fous. Comme ça, on est quitte !…

 

              La mer, immense, me berce….

 

 

 

               

               Le médecin appelé le lendemain par la sœur constate un décès par hypothermie. Manque de chaleur.

               Beaucoup en meurent, ces temps, de par le monde.