Sous l’emprise de la magie de la toute prime enfance

08/05/2016 13:11

 

 

 « Le monde » de ce week-end publie dans son supplément « Idées », des textes tentant d’expliquer les points de vue de divers leaders de la Gauche. Passionnant !

Je profite de cette invite à réflexions pour apporter le regard de quelqu’un qui n’a pas grandi à l’ombre des partis politiques, et, voulant conserver sa liberté de penser, ne s’est jamais « encarté », même si quelque fois la tentation fut grande. Je pense à la proposition d’une collègue et amie, Huguette Bouchardeau, lorsqu’elle prit la tête du PSU, bien décidée à ne pas faire de la figuration, comme l’espéraient, semble-t-il, quelques mâles du Parti.

Je n’ai pas non plus été gavé par les grands maîtres de la Philosophie moderne dont les courants, souvent opposés, nourrissaient les sphères décisionnelles, ballottaient les hommes politiques qui surnageaient comme ils pouvaient en essayant d’éviter les récifs, se cramponnant frénétiquement à leur bouée de sauvetage.

Non, mes maîtres appartenaient aux disciplines beaucoup plus modestes et pragmatiques que sont sociologie et psychologie. Ils s’intéressaient à la vie, en groupe ou individuelle, des êtres humains, celle de tous les jours, de la naissance à la mort. Ils étaient bien moins sollicités par les personnes heureuses même si les secrets de leur bonheur pouvaient permettre à celles qui souffraient de s’en inspirer. Ils essayaient de comprendre les liens subtils qui se tissent entre la psyché et l’ensemble de cellules qu’est le corps, et les raisons pour lesquelles cette si complexe union peut engendrer la souffrance.

Ainsi aujourd’hui, longtemps après m’être nourri d’une vie professionnelle intense, je voudrais apporter un avis sur ce qui fait les grandes difficultés de la société française et qui me semble très peu pris en compte dans le débat actuel. D’autres professionnels font sans doute le même constat que moi, mais je ne peux ici que parler en mon nom.

Ayant surtout travaillé, mais pas que, avec des personnes vivant  dans les grands ensembles périphériques de Lyon, j’ai rencontré de très près une multitude de personnes de toute condition et culture. J’en ai tiré une observation qui me paraît fondamentale : chaque être humain entretient une relation très étroite et déterminante avec sa toute précoce enfance.

Je m’explique.

Le petit animal humain débarque dans un univers de sensations brutes et différentes, agréables ou non. Certaines de ces sensations, selon les moments, priment sur les autres, disparaissent, reviennent et progressivement prennent forme. Pour la plupart des « infans » ( non parlants), accueillis avec bonheur dans la famille, l’impression générale est heureuse, ELLE EST PURE  MAGIE.

Et cette magie va devenir le terreau, le substrat primordial que les radicelles premières ne cesseront de pomper pour alimenter la personne tout au long de sa vie, donner un sens à celle-ci. C’est de l’harmonie, du bonheur, de la raison d’être. Une bulle extraordinaire, essentielle.

Pour certaines personnes, ce qui les enchantera, leur permettra de traverser la vie heureusement, ce sera les sons, la musique, pour d’autres les couleurs, les formes, pour d’autres la mise en mots, pour d’autres une religion, retrouvant par là les divinités protectrices, rassurantes, ou menaçantes, interdictrices, que furent les adultes de leur enfance.

Cette caverne secrète et commune aux humains recèle des trésors de pure jouissance, et des horreurs aussi, et fait partie intégrante de la personnalité depuis les origines de l’humanité. Elle est si précieuse que si elle devient antre collectif et signe l’identité d’un groupe, elle imposera d’être protégée, par la violence si nécessaire. L’Histoire nous en fournit maints exemples.

Si j’avais à imaginer une théorie, je dirais que pour certains leur antre secret s’est surtout rempli de sensations premières, odeurs, sons, couleurs, formes…Il fait vivre les artistes, assez inoffensifs et bien utiles à la société pour revivifier des souvenirs archaïques que nous risquerions d’oublier. Mais il est plus difficile aux personnes dont les mystérieux souterrains se sont remplis des fantômes que sont les immenses adultes de leur prime enfance, magnifiés au point de devenir des dieux, de rester sereines et de prendre leur « fantaisie » avec humour. Il est des religions plus festives que contraignantes. Des exceptions ?

Beaucoup de ces dieux  deviennent des enjeux viscéraux, vitaux, intégrés par les personnes hors du champ de la raison. L’union faisant la force, ces dieux se regroupent, s’organisent en communauté pour guerroyer contre les autres dieux.

Ces bulles imaginaires que sont l’Art, la philosophie, les religions, font partie de notre vie d’humain et à ce titre méritent notre respect. Mais peut-être que l’humanité finira par comprendre que les fantômes de notre petite enfance nous sont utiles s’ils nous aident à mettre en scène notre préhistoire, et non à massacrer ceux dont les marionnettes ont été différentes.